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«Le retour», roman inédit, épisode 10

5 minutes de lecture
par Elliot Mazzella
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le retour

Chaque mois, Le Regard Libre publie le roman inédit Le retour du jeune auteur suisse Elliot Mazzella, sous forme de quinze épisodes. Retour à la fiction en ces pages, retour à la vieille tradition du roman-feuilleton.

La tuaille a eu lieu, à laquelle ni Pierre ni Joseph n’ont assisté. Les frères ennemis de toujours se trouvent réunis dans leur exil commun, loin du village. Siméon, quant à lui, pressent une catastrophe prochaine. Il y a quelque chose de trouble dans les affaires du village, et il ne le sait que trop bien…

Joseph marche le long d’un sentier. Il est seul. Il est à la recherche de cet arbre qui a scellé jadis deux destinées. La lenteur de son pas participe de la solennité du moment. La lumière s’écoule comme une rivière dont la source serait le ciel. Elle est parfois retenue dans les ramures et tombe goutte à goutte sur le sentier. Joseph passe à travers ce rideau de pluie. Il ne sait pas où il va et ne cherche à le savoir. 

Il arrive dans une clairière où deux ombres s’amusent avec le vent. Ce sont des enfants qui jouent à l’impossible. Avec des filets, ils tentent de capturer le vent. Mais celui-ci passe à travers et se rit de leurs ambitions déçues. Les enfants rient à leur tour car pour eux rien n’a d’importance…

Joseph va plus avant et il redécouvre la cabane dans laquelle il s’est retranché, plus jeune, quand on a commencé à se méfier de lui. Il se rappelle les offenses, les larmes, les moqueries, les parjures. Il devait apprendre à la connaître, à la respecter, à l’aimer enfin, car elle serait la maîtresse de sa vie. C’était une femme sans visage, une reine dont il ignorait la beauté. Elle ne lui apparaissait que de dos ou voilée. Ses cheveux étaient longs et ils prenaient la teinte du soleil couchant. Elle ne venait que le soir. Sans régularité, elle n’obéit à aucune loi, sinon la sienne. Il est arrivé qu’elle ne vînt pas pendant des mois et que, un soir d’été encore chaud, elle fît son apparition, plus désirable que jamais. Mais Joseph ne l’a jamais attendue. Son amour était proportionnel à sa crainte. Il savait qu’elle ne l’abandonnerait pas, qu’elle lui serait fidèle jusqu’à la mort, c’est pourquoi il a longtemps aspiré à la quitter. Mais il a très vite compris que cela ne serait pas possible. L’on ne choisit pas son destin, c’est lui qui nous choisit. 

Arrivé au seuil de la cabane, Joseph s’effondre. Il ne reste que des ruines, le bois est pourri, infesté de larves, tous les murs qui le protégeaient autrefois ont été détruits par le temps. 

Au loin, il voit un homme marcher dans sa direction. Il décide de l’attendre et de reprendre la route avec lui. 

Ils se saluent. Chacun suit son chemin, séparé de l’autre par un abîme invisible. Ils pourraient se toucher, lécher le sel dans leur cheveux, se donner la main… ils resteraient distants, à des milliers de kilomètres l’un de l’autre. Ils parlent la même langue, pourtant les mots sont différents pour chacun. Leur silence aussi est différent, il dit autre chose, s’adresse à deux mondes distincts. 

Une femme les attend à la lisière de la forêt. Elle est de dos et ne les entend pas arriver. Peut-être qu’elle n’a pas de visage et que cela lui fait honte ? Elle semble plutôt se recueillir. Sur la tombe d’un amant, au-dessus de la dépouille de Pierre ou de Joseph… Leur regard se croise. Ils se reconnaissent enfin. 

– Elle est belle n’est-ce pas?

– Oui mais… j’aimerais la voir. 

– C’est inutile. Vous savez qui elle est. 

Par-dessus son épaule, Joseph reconnaît les promesses gravées dans le bois du chêne. 

Elle va se retourner et faire son choix. Il faudra l’accepter, accepter de tout perdre et de se laisser mourir dans ce rêve, ou de ressortir de la forêt et d’embrasser la vie. 

– C’est ma femme. Je l’aime, vous savez? 

– Vous avez de la chance, beaucoup de chance… 

– Pourquoi dites-vous cela? Vous êtes seul? 

– Oui. 

La dame blanche se retourne avec majesté. Ses yeux sont tristes. Alourdis par la vision, ils pourraient couler comme des larmes amères. Elle n’a pas eu à choisir, elle l’a toujours su. Grave et résignée, elle se laisse porter par le vent jusqu’à lui. Le visage de Pierre s’assombrit. Elle lève à présent ses yeux de verre sur Joseph qui sourit. Ils s’embrassent comme deux amants enfin réunis après des années d’exil. Il n’y a plus de place pour la pitié, ni pour Pierre qui se referme lentement sur lui-même, éteint, comme si le papillon avait fait le chemin inverse et se glissait à nouveau dans sa chrysalide. Les paysages se consument, le frimas glace le sang du vaincu, alors que de l’autre côté, le ciel s’ouvre sur un vaste océan.

Pierre aimerait ne jamais avoir vécu, ne jamais avoir désiré, et disparaître sous la terre. Il se bouche les oreilles, ferme les yeux. Bientôt il les suppliera de les lui arracher, de lui percer les tympans et de l’achever en silence. Mais sa complainte est ignorée. Plus rien n’existe autour des amants, que le parfum de ses cheveux et ses lèvres auxquelles Joseph est accroché comme s’il buvait à la source même de la vie. Pierre oublié, Pierre nié, rejeté au néant comme un souvenir encombrant, un détail superflu. Et maintenant que le verdict est tombé, il n’a plus rien à faire là. Il faut qu’il reparte sur la route comme un mendiant, qu’il se fasse oublier loin de cette terre qui n’est plus sienne, qui ne l’a jamais été et qui l’exhorte à fuir dans le désert et à prier le ciel pour qu’il meure au plus vite. Les charognards laveront ses os qui tomberont en poussière et rejoindront la terre stérile à laquelle il a toujours appartenu. 

L’homme qui n’est plus rien sanglote, accablé par les rires de Joseph et Leila qui ne savent déjà plus qui il est ni qui il a été pour eux dans ce passé commun auquel ils ont échappé tous trois. Joseph ne le supporte pas, il voudrait se libérer et se jeter dans les bras de son frère de sang mais il n’en a pas la force… il est bien où il est, dans les bras de la femme qu’il lui a volée, logé dans un bonheur étranger, la douceur de vivre enfin à portée de main… Non, il n’a pas à s’occuper de lui. Il n’en vaut pas la peine. Et sa femme… elle est belle, son sein est chaud, il va dormir dans leur lit. Mais pourquoi toutes ces questions? Pourquoi douter maintenant? A lui les heures d’angoisse!

«– A toi l’ennui Pierre! A toi la cendre! La solitude et son corps froid, je l’ai laissée là-bas, dans la cabane! Tu peux la prendre, elle est toi ! A toi !»

La suite, le mois prochain.

Vous venez de lire un épisode paru dans Le Regard Libre N°90.

Vous pouvez lire l’épisode précédent.

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