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Passer la Saint-Sylvestre avec «Le Gros Poète»6 minutes de lecture

par Diana-Alice Ramsauer
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Les bouquins du mardi – Diana-Alice Ramsauer

 «Raconte-moi quelque chose de beau», «raconte-moi une histoire, dit chaton.» C’est ce que l’une des figures du livre demande inlassablement au gros poète. Mais les récits ne sont jamais bien gais. Ils sont même parfois terribles. L’ouvrage du Suisse Matthias Zschokke, par son écriture, fait partie des livres qu’il vaudrait mieux écouter plutôt que lire, tant l’écriture (et la traduction d’Isabelle Rüf) est poétique. Je l’ai donc lu à voix haute. Je vous conseille d’en faire autant.

– Alors, t’as fini Le Gros Poète? C’était bien?

– Je ne sais pas trop quoi te répondre… C’était intriguant.

– J’en déduis que c’était chiant.

– Non, pas du tout. C’est juste que c’est pas le genre de bouquins que j’ai l’habitude de lire. C’est un peu comme si tu vas à une exposition de peinture impressionniste, pointilliste, voire abstraite et que tu passes de tableau en tableau. C’est parfois beau, émouvant, des fois tu comprends pas. Tu t’imprègnes de l’ambiance de l’artiste. Tu reconnais des motifs récurrents, une évolution dans le style ou dans les représentations. Et puis tu ressors de là, c’est difficile à raconter. Alors tu vas boire un verre avec tes potes, et chacun dit ce qu’il a ressenti, l’œuvre qui lui a le plus plu. Mais tu vas pas te mettre à raconter une «histoire» sur l’expo’. C’est l’impression que me donne Le Gros Poète.

– Mais y a un fil rouge quand même…

– Oui oui, vite fait. C’est l’histoire d’un écrivain ou d’un poète. Il est gros. Il est riche. Il est gentil. Et il essaie un peu désespérément d’écrire le roman du siècle de la Grande Ville, Berlin. Sa vie semble assez vaine. Comme si c’était une salle d’attente avant la mort. Et puis, il revit cette journée du 31 décembre chapitre après chapitre. C’est toujours la Saint-Sylvestre. On est censé glisser d’une année à une autre… mais ça passe jamais vraiment à la suivante. On reste bloqué sur ce dernier jour de l’année. Entre deux, dans le bouquin, on nous raconte plein d’anecdotes, il se passe plein de trucs, mais il y a ce rituel, du «Gros Poète», toujours le 31 décembre. Il traverse les rues de Berlin, passe par le jardin zoologique va à son bureau, essaie d’écrire. On a l’impression de revivre avec lui ses expériences, en cycle. Il faut dire que le livre est sorti en 1994 en version originale, allemande. La version qui vient de sortir, c’est la traduction française. Et Matthias Zschokke a l’air de vouloir raconter ce Berlin de la réunification. Mais il bute. Et puis tout à coup, on se retrouve quand même au printemps, comme si on était enfin passé à autre chose. Comme si cette fois c’était bon, que le mur est vraiment tombé et qu’on peut passer à une nouvelle ère. Enfin… c’est du moins une interprétation.

– Et tu vas écrire quoi du coup dans ta chronique?

– Bah… exactement ça.

Dans cette discussion (réelle), retranscrite aujourd’hui pour vous, je me dois d’ajouter quelques points issus de précédents débriefings et de réflexions postérieures.

Tout d’abord, annonçons la couleur: ce livre, je n’ai pu le lire qu’à voix haute. Quand je l’ai commencé il y a quelques semaines, j’étais incapable de suivre les mots, les phrases, les pensées de ce «Gros Poète». Dans ma tête, ça partait dans tous les sens – tout comme dans la sienne, j’imagine. J’ai alors tenté de le dire comme de la poésie, justement. Le rythme des mots était tout à coup bien plus compréhensible. Comme si l’important était le flux, plutôt que chaque ensemble de mots pris séparément. Il faut dire que les phrases remplissent parfois une page entière, dans une succession de virgules, de verbes, d’adjectifs et d’actions successives.

Pour compléter cette chronique, j’estime encore nécessaire de décrire quelques-uns des motifs récurrents de cette œuvre. Tout d’abord, la relation du personnage avec les gens qui l’entourent. Il semble avoir une amie/amante avec qui il passe des moments de chaleur, de sexe et de réconfort. Et puis il a celui/celle qu’il appelle «chaton». Un petit «elfe maléfique», selon le quatrième de couverture – ou alors son alter ego, sa mauvaise conscience ou son ami/ennemi imaginaire. Il entretient des dialogues avec ce petit être, car celui-ci lui demande sans cesse de raconter des histoires. Si possible «quelque chose de beau». Mais ça ne l’est jamais. Chaque fois, ce sont des petits contes de la vie quotidienne auxquels on aurait systématiquement gratté le vernis: on nous sert la vision brute et même cynique d’une certaine réalité.

Ce n’est pas un beau monde que Matthias Zschokke dépeint. Il y a beaucoup de précarité sociale. Une femme, dans le métro qui se fait tabasser par son mari. Histoire que l’on entend, qui nous effraye, nous fait nous sentir mal, mais ne nous pousse nullement à entreprendre quoi que ce soit comme action. Des clochards devant lesquels on passe dans la rue. Qui font partie du paysage. Qui sont là. Et puis c’est tout. Des hommes vieillissants, «entre deux âges», qui pensent enfin avoir tout compris, avant de se rendre compte que ce qu’ils ont enfin saisi appartient désormais à un autre monde. Le passé.

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Pour finir, le «Gros Poète» attend. Rien. Il s’insurge contre ce besoin de faire. Faire toujours quelque chose. Il se bat contre cette injonction de l’utilité à tout prix. Revendique le luxe de dormir et de ne servir à rien. Simplement, regarder un papillon se poser sur le rebord de la fenêtre. Déambuler dans des rues dont personne ne se souviendra.

«C’est ainsi qu’il obtint que tout à la fin, quand il mourut, effectivement personne ne remarqua qu’il faisait défaut.» Voilà l’un des seuls buts de sa vie.

L’une de mes anciennes profs de français classait les ouvrages en trois ou quatre catégories. Il y a les «livres-baignoire». Les «livres-fauteuil». Les «livres-table-de-la-cuisine». Les «livres-bureau». En quelque sorte, du plus «simple» au plus «exigeant». Le Gros Poète oscille entre «la baignoire» et «le bureau». «Baignoire», car on peut l’aborder comme un chant d’oiseau. «Bureau», car c’est un vrai labyrinthe.

Ecrire à l’auteure: diana-alice.ramsauer@leregardlibre.com

Image d’illustration:
C’est toujours la Saint-Sylvestre et on reste bloqué sur ce dernier jour de l’année, comme un cycle: le Gros Poète traverse les rues de Berlin, passe par le Jardin zoologique va à son bureau, essaie d’écrire. 

Crédit Photo: © DR

Matthias Zschokke
Le Gros Poète
Roman traduit par Isabelle Rüf
Editions Zoé
2021
205 pages

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