« Affaire privée », une drôle d’affaire…

Le Regard Libre N° 1 – Jonas Follonier

Le 9 février prochain, le peuple suisse devra se prononcer sur un sujet sensible : l’avortement. Si l’initiative lancée par des milieux religieux conservateurs – notamment le parti évangélique et certains membres du PDC – ne vise pas à le rendre illégal, elle a néanmoins pour but que l’avortement, qu’il soit un choix ou une nécessité médicale, ne soit plus remboursé par l’assurance-maladie. Leur principal argument : il est scandaleux que des personnes contribuent contre leur conscience au financement d’avortements par le biais de l’assurance obligatoire.

Or, n’est-ce pas le principe même du bien commun, de la participation à la société, que de cofinancer des actes, ici médicaux, dont certains sont effectués contre notre volonté ? Si l’on va jusqu’au bout de cette optique adverse, alors pourquoi financer l’hospitalisation d’un homme qui s’est blessé dans un accident dû à sa coupable inattention ? Pourquoi contribuer au traitement de la cirrhose d’un alcoolique ?

Certes, refuser de payer pour des interventions, parfois vitales, qui résultent d’incidents survenus contre nos principes, serait légitime dans une société absolument individualiste, plutôt que de participer également à la collectivité, un des fondements de la réussite de notre société. D’ailleurs, il est bien étonnant de voir ces milieux habituellement contre tout libéralisme sociétal désirer à présent garantir plus de liberté individuelle, davantage de choix personnel…

En effet, la liberté, grande excuse de tous les partis politiques, devient intéressante quand elle arrange ses défenseurs, quand elle est là pour justifier la lutte morale de certains ; car, personne ne peut le nier, le but des initiateurs de cette initiative populaire nommée « Financer l’avortement est une affaire privée » ne consiste en aucun cas à renforcer la responsabilité individuelle ou la liberté de chacun, mais bien à revenir en arrière sur ce sujet gênant ; ceux qui considèrent que la religion (cachée ici derrière conscience – mais il s’agit en réalité de principes moraux propres à une minorité) prime sur la « Res Publica », espèrent voir le taux d’avortements baisser en rendant l’avortement légal adopté en 2002 plus difficile d’accès et justifier une exception religieuse par rapport à l’Etat. Justement, le fait même de désirer moins d’avortements en restreignant son accessibilité entrave, contrairement à leurs dires, la liberté individuelle, et parallèlement, cela donne moins de valeur à la contribution collective.

On reproche à l’avortement de ne pas être une maladie, ce qui ne lui donnerait pas le droit d’être couvert par l’assurance de base. Certes, ce n’est pas une maladie, quoique cela puisse d’ailleurs être lié à de nombreux ennuis de santé ; mais c’est un acte médical pris en charge par la société en vue de son bon déroulement. Il est donc légitime qu’il soit remboursé par l’assurance-maladie !

En outre, privatiser l’interruption de grossesse et la réduction embryonnaire est dangereux pour les femmes les plus modestes, comme le dit la socialiste Virginie Studemann : « Faire de l’IVG (ndlr : interruption volontaire de grossesse) une affaire privée, c’est faire encourir aux femmes un risque dans leur santé : parce qu’elles n’ont pas les moyens, les plus démunies d’entre elles pourraient choisir d’interrompre leur grossesse par d’autres voies que celle de l’hôpital public. » De plus, l’initiative ne précise pas le statut de la femme voulant avorter ; ce sera donc au législateur de trancher si elle fait oui ou non partie des « exceptions ». Cette insécurité juridique n’est guère souhaitable.

Venons-en maintenant à ce que cette initiative populaire pourrait encore apporter de bon : des économies – à supposer qu’il faille négliger les pertes en santé publique énoncées ci-dessus. En effet, c’est le deuxième argument tenu par les défenseurs : les coûts des IVG seraient trop élevés. En réalité, seuls 8 millions de francs seraient en jeu, soit une somme minime quand on sait que les montants à charge de l’assurance de base s’élèvent à environ 26 milliards de francs.

Enfin, force est de constater que le système actuel a fait ses preuves. Le taux d’avortements suisse reste bas en comparaison internationale et européenne ; il diminue même auprès des adolescentes. Et surtout, la législation a bien été faite : l’avortement n’est possible que durant les douze premières semaines de grossesse, à condition d’un entretien personnel avec le médecin accompagnant ; et les femmes de moins de 18 ans désirant avorter doivent s’adresser à un centre médical spécialisé pour mineures.

En conclusion, cette proposition, en portant atteinte à la République en son fonctionnement et son sens le plus profond, remet en cause le principe de la participation au bien commun – et donc la cohésion sociale –, la santé publique, la laïcité de l’Etat fédéral et, après tout, la liberté des citoyennes, restreignant leur choix en réduisant à néant les fonds publics pour l’avortement.

Le peuple tranchera dans neuf jours. Et si un NON sort des urnes, il n’aura pas été qu’un simple refus du peuple suisse, mais aura symbolisé un choix helvétique après moult dialogues, débats et prises de positions diverses qui forment deux de nos trésors fondamentaux : la démocratie directe et la liberté d’expression.

Ecrire à l’auteur : jonas.follonier@leregardlibre.com

Crédit photo : © 20 Minutes

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