« Le docteur Jivago » de David Lean

Le Regard Libre N° 1 – Sébastien Oreiller

Récompensé par l’Oscar du Meilleur Film, Le Docteur Jivago, réalisé par David Lean et produit par Carlo Ponti, est une adaptation du roman de Boris Pasternark (1890-1960), sorti en salles cinq ans après la mort de l’auteur, en pleine guerre froide. Censuré par le gouvernement soviétique, le roman, dont l’action s’étend sur près de trente ans, dresse le portrait de la Russie depuis la Révolution d’Octobre jusqu’à la période stalinienne.

Le film s’ouvre sur la rencontre, en plein chantier soviétique, du général Yevgraf Jivago, et d’une jeune ouvrière qui ne serait autre que sa nièce, la fille du poète Youri Jivago et de son amante Larissa. Devant la perplexité de la jeune femme, le général lui raconte l’histoire du docteur Jivago, né en Sibérie avant d’être recueilli à la mort de sa mère par des amis issus de la bourgeoisie moscovite. C’est dans cette cité qu’il étudie la médecine avant d’épouser son amie de longue date, Tonia.

Parallèlement, le spectateur découvre l’existence de Larissa, jeune fille issue de la classe commerçante mais mariée à un bolchevik. Youri et Larissa finissent par se rencontrer, sans que rien ne laisse présager de leur future romance. Ce n’est que bien des années plus tard, lorsque les Jivago emménagent en Sibérie après les expropriations du régime soviétique, que Youri et Lara se retrouvent et deviennent amants, alors que Tonia est enceinte. Malheureusement, Youri est enrôlé de force dans l’armée blanche pendant plusieurs mois, et découvre à son retour que sa femme et son fils ont fui vers l’Europe. Lara et Youri décident de quitter la Russie, mais se trouvent séparés une ultime fois. Jivago meurt plusieurs années plus tard à Moscou, sans avoir retrouvé Larissa.

Le Docteur Jivago est un film monumental, tant par sa qualité cinématographique que son fond historique. Il parvient, en trois heures, à retracer trente ans d’une Russie troublée par les révolutions, la guerre civile, et les ravages du stalinisme. L’atmosphère bouillonnante du pays au crépuscule de la Première Guerre mondiale est rendue à merveille de par les tensions entre deux milieux opposés, celui de la bourgeoisie incarnée par la famille de Tonia, et le prolétariat exaspéré à travers le personnage de Pachka, mari de Larissa. En tant que médecin, Youri Jivago est amené à combattre les sévices de la guerre et de la pauvreté, ce qui fait de lui un personnage ambivalent entre les deux classes sociales, sous le regard glacial de la Sibérie.

En ce qui concerne la production elle- même, tous les ingrédients d’un chef d’œuvre cinématographique sont réunis dans ce film, les acteurs d’abord, puis le cadre. Certains des plus grands noms du cinéma sont présents, parmi lesquels Omar Sharif, qui incarne le docteur Jivago, Géraldine Chaplin dans le rôle de sa femme, Alec Guinness dans celui du général Yevgraf Jivago, et Klaus Kinski, qui fait une brève apparition dans la scène du train. Le décor, grandiose, offre des paysages à couper le souffle, à si méprendre avec les vraies montagnes russes – le film, évidemment, n’a pas été tourné en Russie, pays où il ne sera autorisé qu’en 1994. Toutefois, plus que tous les grands acteurs au monde, c’est surtout la mélodie de Maurice Jarre, célèbre compositeur de musique de films, qui fait le charme intemporel de ce film, bercé par le son de la balalaïka.

Le Docteur Jivago est donc un long-métrage qui demeure l’un des plus grands films de l’histoire du cinéma, auréolé d’un succès intemporel. Si trois heures de projection ne suffisent pas à combler soif d’évasion et passion poétique, le roman de Pasternark fournira sans doute une mine de nouvelles perspectives non seulement sur Youri et Lara, mais aussi sur la grande Russie qui ne cesse aujourd’hui de renouveler à travers des séries télévisées et des comédies musicales sa fascination pour une œuvre injustement censurée.

Ecrire à l’auteur : sebastien.oreiller@netplus.ch

Crédit photo : © Télé Star

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