Vivent les langues mortes ! – Conversation avec Albert Praz

Le Regard Libre N° 2 – Jonas Follonier

L’enseignement du latin et du grec ancien est de plus en plus menacé. Il y a cinquante ans, le latin était un sentier emprunté par la majorité des collégiens, et une bonne partie d’entre eux faisaient du grec. Aujourd’hui, au Lycée-Collège des Creusets, à Sion, il n’y a en principe qu’une classe de latinistes par degré de la deuxième à la cinquième année, et la moitié d’entre eux étudient le grec ancien – soit une cinquantaine d’élèves en tout.

Pour discuter de ce sujet qui nous tient à cœur et qui nous concerne personnellement, Sarah D’Andrès et moi-même sommes allés voir la personnalité, l’expérience incarnée, l’homme aux mille anecdotes : notre ancien professeur de grec, aujourd’hui à la retraite, Albert Praz. Plongé dans les langues classiques dès l’âge de douze ans (le collège s’étendait alors sur huit années), Monsieur Praz ne les a plus jamais quittées. Plus que de les aimer, il les a transmises avec talent à trente-deux générations au Lycée-Collège des Creusets, dès sa fondation en 1981. Il quitta les lieux à la fin de l’année scolaire 2011/2012, laissant à la postérité la salle 219 qui de lui garde un éclatant souvenir. Plaisir, proximité et passion – art, amitié et admiration. Voilà de quoi atteindre l’éternel.

Selon lui, ce qui réunit les latinistes et plus spécifiquement les hellénistes, « c’est cet état d’esprit commun, cette curiosité pour tous les domaines, cette solidarité entre eux également. » Mais pourquoi s’acharner à étudier ces civilisations ? – « Les langues anciennes constituent la base de toutes connaissances, spéculatives ou pratiques. Tout dans notre civilisation, absolument tout, vient des Grecs. Ils ont tout établi, aussi bien dans la littérature que dans la politique, l’art, la philosophie, ou encore la science. C’est eux, ne l’oublions pas, qui ont créé les grands genres littéraires ; quant à la philosophie occidentale, elle ne serait, selon Whitehead, qu’une série de notes en marge de Platon. »

Après l’importance du latin et du grec ancien, Albert Praz commente la raison de leur succès en perpétuel déclin : « si jadis on étudiait le latin pour en avoir fait, aujourd’hui on l’étudie pour en faire. » Son impopularité détient donc un aspect positif : les élèves qui décident d’étudier les langues anciennes aiment ces études en soi, en ce qu’elles leur apportent comme connaissances et comme plaisir, et non pas en ce qu’elles ont de prestigieux aux yeux des autres. La plupart des latinistes d’il y a cinquante ans faisaient du latin malgré eux, ce qui n’est généralement plus le cas aujourd’hui.

Albert a écrit un discours pour ses soixante ans, un véritable hommage aux langues anciennes et à ses élèves, un bilan heureux et prenant de son parcours, un véritable « testament », comme il le nomme volontiers. Nous avons eu la chance qu’il nous le trans-mette. En voici un extrait qui témoigne de la grandeur du personnage et de sa vocation :

Extrait de Amis Grecs, et vous, amis philhellènes :

Un jour de septembre 1981 j’écrivais donc au tableau noir le mot ήμέρα. Un jour d’août 2009 j’écris encore, véritable Sisyphe des temps modernes, le mot ήμέρα. Et je devine aussitôt, à l’atmosphère qui règne dans la classe, que j’ai affaire à des filles et à des garçons vraiment bien, à des καλοὶ κἀγαϑοί (ndlr : « beaux et bons », la beauté ne pouvant être séparée de la bonté chez les Grecs anciens).

J’ai toujours considéré les Grecs, vous le savez, comme une grande famille. Le vœu d’Hector pour son fils Astyanax au chant VI de l’Iliade :

« Puisse-t-on dire un jour de lui : – Celui-ci est de beaucoup supérieur à son père – », ce vœu, que de fois ne l’ai-je pas fait pour chacun d’entre vous !

[…] La beauté : voilà l’idéal hellénique par excellence. Pour moi, je ne connais pas de plus pures délices que la lecture, dans le texte original, des poèmes homériques et des tragédies de Sophocle ou d’Euripide. Mon rêve le plus constant aura été de vous faire partager un peu de ce plaisir et de vous hisser jusqu’à ces hauteurs sublimes.

Mais c’est surtout dans les voyages de Grèce que j’ai pu observer votre émotion en face de la perfection. Il n’est pas d’endroit, sur cette terre des dieux et des héros, que l’un ou autre d’entre vous, amis Grecs, n’ait arrosé de ses larmes.

A Mycènes, je l’avoue, je n’ai jamais pu contenir les miennes : c’est trop grand ! c’est trop beau !

Aujourd’hui, samedi 6 février 2010, soixante ans de ma vie se seront donc écoulés. Si je jette les yeux sur « les jours qui ne sont plus », je me dis qu’une fois de plus Epicure a raison : « De tous les biens qui contribuent au bonheur de toute notre vie, l’amitié est de beaucoup le plus grand. »

L’amitié, oui, et quelle amitié ! Quelle joie nous partageons à étudier ensemble ! En écrivant un article sur le latin et le grec, je ne pouvais que défendre notre cause ; mais s’il y a une objectivité à laquelle il faut tenir compte, c’est que les langues qu’on appelle « mortes » comportent plus de vivant que le cours de biologie. Les langues mortes, nous les vivons tous les jours et nous en sommes heureux. Et c’est le plus important.

Ecrire à l’auteur : jonas.follonier@leregardlibre.com

Crédit photo : © torange.biz

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