Antigone, ou la tragédie qui appelle à vivre

Le Regard Libre N° 5 – SOΦIAMICA

ANTIGONE

Quel sera-t-il, mon bonheur ? Quelle femme heureuse deviendra-t-elle, la petite Antigone ? Quelles pauvretés faudra-t-il qu’elle fasse elle aussi, jour par jour, pour arracher avec ses dents son petit lambeau de bonheur ? Dites, à qui devra-t-elle mentir, à qui sourire, à qui se vendre ? Qui devra-t-elle laisser mourir en détournant le regard ?

 

CRÉON, hausse les épaules.

Tu es folle, tais-toi.

ANTIGONE

Non, je ne me tairai pas ! Je veux savoir comment je m’y prendrai, moi aussi, pour être heureuse. Tout de suite, puisque c’est tout de suite qu’il faut choisir. Vous dites que c’est si beau, la vie. Je veux savoir comment je m’y prendrai pour vivre.

Ce simple extrait de la tragédie d’Antigone est ô combien représentatif du chef-d’œuvre philosophique qu’en a fait Anouilh. Parue en 1944, cette pièce de théâtre, inspirée de Sophocle, reprend le mythe grec d’Antigone, fille d’Œdipe, confrontée au dilemme d’en- terrer son frère contre l’édit du roi, et mourir suite à cet acte, ou vivre et le laisser sans les rites funéraires, errant à jamais sans trouver le repos. Résumons-en l’intrigue : à la mort d’Œdipe, ce dernier maudit ses deux fils Etéocle et Polynice de ne pas s’être bien occupés de leur père avant sa mort. Le trône de Thèbes laissé vacant, les deux frères s’entretuent dans leur quête de pouvoir, qui reviendra finalement à Créon, l’oncle d’Antigone. Afin de montrer l’exemple et de dénoncer le désordre causé par les deux fratricides, il décide qu’à Etéocle, choisi comme le « bon frère », il serait rendu les honneurs, tandis que Polynice, le « mauvais frère » serait laissé aux charognards sans sépulture. Il proclame par édit royal que quiconque osera recouvrir le corps sera puni de mort, ce qu’Antigone décide effrontément, malgré les menaces. Elle mourra, entraînant avec elle son fiancé Hémon et sa tante Eurydice, se suicidant en apprenant la mort de son fils.

Chez Sophocle, la problématique soulève principalement le combat entre la politique de Créon, symbolisant les lois humaines qu’il croit infaillibles, et les lois divines – par exemple le droit aux derniers hommages – qu’Antigone défend. Cette histoire est de plus un plaidoyer contre la démesure ou hybris : en effet, les hommes, par leurs effronteries et orgueils, dérèglent l’ordre du monde, créent le chaos et s’en retrouvent puni par les dieux. La preuve en est avec cette famille, où trois générations (Laïos, Œdipe, Antigone) déclencheront et subiront la colère divine.

Vingt-cinq siècles plus tard, Anouilh « dépoussière » la tragédie pour lui conférer alors de nouveaux sens, selon le contexte dans lequel le lecteur la replace. Publiée sous l’Occupation, Antigone paraissait dénoncer les Allemands, alors qu’à la Libération, elle passait pour une anarchiste choisissant par son suicide la voie de la facilité. Aujourd’hui, elle pourrait représenter le combat de la condition de la femme, par adjonction – peut-être trop extrême –, le féminisme. Ce domaine n’est qu’un exemple des sujets qui pourraient être reliés à cette pièce ; il serait actuellement tout à fait légitime de s’appuyer sur Antigone pour traiter de questions politiques, comme les qualités que tout gouverneur devrait posséder, ou de problématiques sociétales, comme le suicide, réfléchi ou non.

L’ambiance de la pièce est quant à elle modernisée, adoucie (virant parfois au comique ou à l’absurde selon les anachronismes utilisés), les personnages métamorphosés : le roi Créon est conciliant, compréhensif, bon vivant, sujet aux doutes et s’avouant comme tel. Contrairement au Créon sophocléen, il essaie de sauver sa nièce, tentant vainement de la raisonner. L’Antigone du XXe siècle est beaucoup plus complexe que celle du IVe, et de ce fait bien plus intéressante. L’outrage fait à Polynice n’est qu’un alibi, une excuse, pour justifier sa volonté de mourir, qui l’habite sans qu’elle en connaisse véritablement la cause ou la façon d’y remédier. Le véritable problème est existentiel et universel, et non propre à l’histoire de cette fille de roi.

LE CHŒUR

Ne laisse pas mourir Antigone, Créon ! Nous allons tous porter cette plaie au côté, pendant des siècles.

CRÉON

C’est elle qui voulait mourir. Aucun de nous n’était assez fort pour la décider à vivre. Je le comprends, maintenant, Antigone était faite pour être morte. Elle-même ne le savait peut-être pas, mais Polynice n’était qu’un prétexte. Quand elle a dû y renoncer, elle a trouvé autre chose tout de suite. Ce qui importait pour elle, c’était de refuser et de mourir.

LE CHŒUR

C’est une enfant, Créon.

CRÉON

Que veux-tu que je fasse pour elle ? La condamner à vivre ?

Antigone est à la fois l’archétype du « mal de vivre » et le paradoxe de l’existence : à vingt ans, l’âge où elle devrait s’épanouir et profiter d’une jeunesse qui se veut de plus royale, elle se retrouve rattrapée par les questions sans réponses, la peur de vieillir, de mourir d’être délaissée peu à peu par son fiancé Hémon lorsque le quotidien s’installe. Elle pose également la question de la liberté personnelle et collective : ce désir qui la saisit constamment n’est-il qu’idéalisme ? Est-il possible de vivre « sans foi ni loi », à son bon vouloir, de plus avec un statut royal ? La réponse est évidente : non. La fin tragique de l’héroïne ne sera qu’une invitation à prendre conscience des limites entre Antigone et ses proches, entre l’individu et la collectivité.

HÉMON

Crois-tu que je pourrai vivre, moi, sans elle ? Crois-tu que je l’accepterai, votre vie ? Et tous les jours, depuis le matin jusqu’au soir, sans elle. Et votre agitation, votre bavardage, votre vide, sans elle.

CRÉON

Il faudra bien que tu acceptes, Hémon. Chacun de nous a un jour, plus ou moins triste, plus ou moins lointain, où il doit enfin accepter d’être un homme. Pour toi, c’est aujourd’hui… Et te voilà devant moi avec ces larmes au bord de tes yeux et ton cœur qui te fait mal mon petit garçon, pour la dernière fois… Quand tu te seras détourné, quand tu auras franchi ce seuil tout à l’heure, ce sera fini.

Etonnamment, le lecteur et le spectateur, malgré la mort, les malheurs, la souffrance, les incompréhensions, en un mot malgré le tragique de la situation, se retrouvent humanisés par cette histoire. Peut-être est-ce cette fameuse catharsis (littéralement purification) qu’opère le théâtre. L’homme, mis face à ses déboires ou ses idéaux inatteignables, en confrontation avec son propre destin, s’aperçoit par lui-même que ses actions déraisonnables ne lui apporteront rien, si ce n’est le trouble.

L’être humain ne trouvera jamais de réponses dans les ambitions extrêmes et démesurées qui l’habitent, comme ces héros tragiques. La solution est dans la mesure, l’équilibre, l’harmonie.

A méditer.

Crédit photo : © International Festival of Ancient Greek Drama

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