L’orgue de Valère

Le Regard Libre N° 7 – Corentin D’Andrès

Peu de Valaisans se rendent compte de la chance qu’ils ont d’habiter un canton avec un tel patrimoine. Et s’il y a bien un élément remarquable parmi celui-ci, c’est assurément la basilique de Valère et l’orgue qu’elle renferme en son sein. Quelle renommée ingrate ! Le Valais si catholique oublierait-il ce que l’on trouve dans ses églises ? Remédions donc à cette situation en examinant l’histoire de cet instrument :

On ne sait pas grand-chose sur les débuts de cet orgue. L’instrument est de facture inconnue. Les seules choses qui ont pu être datées avec certitude sont les peintures des volets, datant de 1435, et réalisées par le peintre Peter Maggenberg qui a aussi orné le reste de la basilique. Cette origine incertaine a donné lieu aux hypothèses les plus farfelues. Une théorie assez en vogue dans les milieux musicaux au siècle passé affirmait même que cet orgue a été amené par les Valaisans à Valère après leur victoire sur les Savoyards en 1475-1476. Mais cette théorie est facilement contestable grâce à la datation des peintures citée plus haut. L’appellation « plus ancien orgue jouable du monde » semble alors usurpée, comme on ne sait rien sur les débuts de celui-ci.

Deux siècles plus tard, en 1687, le Soleurois Christopher Aebi procède à une réfection de l’orgue. C’est le premier facteur dont on a connaissance à avoir travaillé sur l’instru- ment. L’orgue de cette époque était très différent de celui que l’on entend de nos jours. En effet, on ne pouvait changer l’intensité du volume en ajoutant ou retirant des jeux. (ndlr : Un jeu est un ensemble de tuyaux en même matière et à la même sonorité qui couvre l’ensemble d’un clavier ou d’un pédalier.) C’est ce que l’on appelle un « Blockwerk ». Lorsque l’on déclenchait la soufflerie, tous les jeux sonnaient ensemble, et de manière extrêmement agressive de surcroît. Les chanoines, en ayant assez d’être assourdis par l’orgue lorsque celui-ci accompagnait leurs chants (écrasait leurs chants plutôt), demandèrent à C. Aeby de permettre à chaque jeu de sonner séparément et donc de diviser le « Blockwerk ». On notera aussi une réfection de la soufflerie nonante-neuf ans plus tard.

En 1812 intervint Jean-Baptiste Carlen. Cette personne est issue d’une des plus illustres familles de facteurs d’orgue du Valais, et en sera le membre le plus remarquable. Lui changera du tout au tout l’orgue. Il avancera l’orgue sur la tribune pour pouvoir installer un pédalier et des jeux supplémentaires pour celui-ci (ndlr : La tribune est un endroit surélevé d’une église, où l’on trouve généralement l’orgue). Il changea aussi la soufflerie installée vingt-quatre ans plus tôt, vraisemblablement par son ancêtre Felix Carlen.

Très rapidement après ces changements apportés à l’orgue, celui-ci sera totalement abandonné pour environ un siècle.

Les orgues connurent un regain d’intérêt dans les années 50. Et donc, entre 1950 et 1954, la maison Kuhn de Zurich retoucha quelque peu l’orgue de Valère. Il fut rendu plus audible, car moins agressif, et la soufflerie manuelle de Jean-Baptiste Carlen fut mise au placard au profit d’une soufflerie motorisée.

Mais c’est en 2005 qu’interviendra la plus grande retouche, qui sera faite par Hans Füglister, possédant son atelier de facture d’orgue à Grimisuat. L’instrument a été complètement démonté, et on en a profité pour dater les tuyaux au Carbone 14. On a été alors confronté à une surprise : la flûte 4’ (ndlr : « Flûte 4’ » est le nom d’un jeu) en bois de noyer, étant bien plus ancienne que 1435, ce qui remit en question la datation traditionnelle de l’orgue (faite, rappelons-le, grâce aux peintures). Tous les tuyaux ont ensuite été bagués (on leur a rajouté une extension, car ceux-ci avaient été sciés, et la plupart du temps massacrés, au fil des siècles lorsqu’on a voulu changer le tempérament de l’instrument.) Par contre, on n’a pas choisi si on revenait au tempérament originel de l’orgue ou non, donc en attendant, par ces bagues, on a préféré améliorer le tempérament égal qui était le dernier trouvé avant d’officier une modification finale. On a cependant rendu l’orgue plus fidèle à l’époque par son agressivité accrue. Cette modification a évidemment été sujette à critiques.

La soufflerie de 1786, conservée comme par miracle, a aussi été replacée, sans que la soufflerie motorisée des années 50 soit enlevée.

Les touches du clavier ont aussi été retouchées, car le temps les avait creusées comme des cuillères. Mais on ne voulait pas forcément jeter des touches du Moyen-Âge. La solution trouvée fut alors d’ajouter un plaquage à celles-ci.

L’instrument a ainsi été remonté comme nous le connaissons aujourd’hui, et comme nous pouvons l’entendre par exemple chaque été lors du « Festival international de l’orgue ancien ».

Ce qu’il faudra surtout retenir de cet article, outre une succession de dates de réfection, c’est l’intérêt historique de ce que contiennent nos églises valaisannes, en sortant du cadre religieux afin de prendre ces trésors pour ce qu’ils sont et non pour ce qu’ils représentent. Valère n’est de loin pas le seul lieu de culte à renfermer des joyaux historiques, et je vous laisserai découvrir par vous-mêmes les autres.

Crédit photo : © Wer liest wo ?

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