Méditations syriennes

Le Regard Libre N° 9 – SoΦiamica

« Perte de la vue puis perte de la foi et de la destination : Aussi ma nuit extrême est-elle trois nuits. » Abul Ala Al-Ma’ari

Né en 973 après J.-C. près d’Alep en Syrie, Abul Ala Al-Ma’ari est un des plus grands poètes et penseurs de l’Âge d’or islamique. Il devint aveugle dès quatre ans, ce qui ne l’empêchera pas de faire ses études à Alep, Antioche et Tripoli, et de publier un premier recueil de poésies philosophiques intitulé Saqt az-zand, soit l’Étincelle d’Amadou. Devenu populaire, il est invité par les prestigieuses instances intellectuelles de Bagdad, auxquelles il refuse de vendre une partie de ses œuvres et dont il perdra par conséquent le soutien. Il rentre alors en 1010 en Syrie où il mène une vie d’ascète jusqu’à la fin de sa vie en 1057, retiré dans une modeste maison. À la fois respecté pour ses talents littéraires et blâmé pour l’audace de sa pensée libre, Al-Ma’ari écrit son deuxième ouvrage, la Nécessité de ce qui n’est pas Nécessaire (Luzum ma lam yalzam), suivi de l’Epître du Pardon (Risalat al-ghufran), auquel on comparera souvent la Divine comédie de Dante. Son œuvre se terminera avec le recueil d’homélies Al-Fusul wa al-ghayat, littéralement Paragraphes et Périodes. Une grande partie de ses écrits est aujourd’hui malheureusement perdue.

Contemporain d’Avicenne et prédécesseur d’Averroès, sa philosophie reflète un être lucide, tourmenté par le monde auquel il appartient mais dont il ne comprend pas le sens. Al-Ma’ari est empreint d’un certain pessimisme sur l’existence et la condition humaine, du mal de vivre, de doutes sur la survie de l’âme après la mort, et surtout d’un profond scepticisme quant aux convictions religieuses, qu’elles soient musulmanes – comme la culture dans laquelle il fut élevé – ou autres. Ce libre penseur, qui n’avait peur des mots et qui était provocateur déjà à son époque, sera par ailleurs encore censuré 1000 ans plus tard, lors du Salon International du Livre d’Alger. Refusant les croyances et faisant l’éloge de la raison, Al-Ma’ari, outre ses provocations sur les hommes et les religions, peut encore actuellement apporter des clefs de lecture et ouvrir le débat sur les sujets difficiles et polémiques que sont les croyances personnelles.

Arrêtons-nous sur quelques extraits de son second recueil la Nécessité de ce qui n’est pas Nécessaire, exemples de ses doutes face aux vérités préétablies et de sa misanthropie :

La vérité est soleil recouvert de ténèbres –
Elle n’a pas d’aube dans les yeux des humains.

La raison, pour le genre humain
Est un spectre qui passe son chemin.

Foi, incroyance, rumeurs colportées,
Coran, Torah, Évangile
Prescrivant leurs lois …
À toute génération ses mensonges
Que l’on s’empresse de croire et consigner.
Une génération se distinguera-t-elle, un jour,
En suivant la vérité ?

Deux sortes de gens sur la terre:
Ceux qui ont la raison sans religion,
Et ceux qui ont la religion et manquent de raison.

Tous les hommes se hâtent vers la décomposition,
Toutes les religions se valent dans l’égarement.

Si on me demande quelle est ma doctrine,
Elle est claire :
Ne suis-je pas, comme les autres,
Un imbécile ?

Un tel discours, écrit il y a environ un millénaire, choque encore nos points de vues et croyances d’homme moderne : les paroles sont tranchantes, les attaques sans scrupules, et la solution au déni des religions se trouve tristement dans le déni de l’homme. On peut reprocher au poète ses prises de positions trop catégoriques, diffamatoires ou irrespectueuses.

Cependant, au-delà des jugements de valeurs, que l’on adhère ou non à ses idées, Al-Ma’ari donne à réfléchir : il pose la question d’une vérité qui relierait les hommes dans leur existence, et non pas dans une vie après la mort, comme le proposent une grande partie des religions. À l’image d’Albert Camus, le penseur refuse de « s’illusionner », c’est-à-dire de spéculer sur la mort et ce qui viendrait après ; il refuse les théories tentant d’expliquer le cosmos ou encore les affirmations – sans justification préalable – des croyances sur certains aspects de la vie. Son deuxième recueil va même jusqu’à ne placer qu’une seule certitude : celle du Néant, qui entoure de près ou de loin l’homme tout au long de sa vie. Apparaît alors un paradoxe amusant entre le personnage et sa philosophie : misanthrope, Al-Ma’ari place pourtant la raison humaine au centre d’un processus de réflexion qui permettrait de trouver une vérité universelle, commune à tous les hommes, cela indépendamment du fait qu’ils soient musulmans, juifs, chrétiens, zoroastriens, athées etc…

Cette idée d’humanisme me plaît particulièrement. Elle n’est ni purement nihiliste ni entièrement relativiste, comme elle peut le paraître au premier abord : elle laisse à chacun une marge de manœuvre suffisante – en d’autres termes une liberté – de choisir sans crainte de répressions ce à quoi l’on veut adhérer, de refuser de se soumettre à des systèmes de pensées dans lesquels on ne se reconnaît pas. Au même titre, elle empêche d’imposer aux autres ses propres croyances du simple fait que l’on pense avoir raison. Paradoxalement encore une fois, outre le pessimisme et la misanthropie d’Al-Ma’ari, sa philosophie remet en question nos propres convictions, mais aussi les différentes doctrines, qu’elles soient religieuses ou agnostiques. Elle nous permet de prendre du recul sur notre époque, où malgré tous les discours et les luttes que l’on fait au nom et en vue de la liberté, le fondamentalisme religieux ne s’est jamais fait autant ressentir. Elle apporte enfin un idéal de tolérance envers tous, permettant à chacun de s’épanouir dans un cadre qui, loin d’opprimer, de stigmatiser et d’interdire, n’offre que l’opportunité de vivre heureux dans le respect des différences.

À méditer.

Crédit photo : © fedora.digitalcommonwealth.org

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