Albert Camus, ou la tragédie du bonheur

Le Regard Libre N° 10 – SoΦiamica

« Le bonheur après tout, est une activité originale aujourd’hui. La preuve est qu’on a tendance à se cacher pour l’exercer. Pour le bonheur aujourd’hui c’est comme pour le crime de droit commun : n’avouez jamais. Ne dites pas, comme ça, sans penser à mal, ingénument : « Je suis heureux ». Car aussitôt, vous verriez autour de vous, sur des lèvres retroussées, votre condamnation : « Ah ! vous êtes heureux, mon garçon ? Et que faites-vous des orphelins du Cachemire, ou des lépreux de la Nouvelle-Zélande, qui ne sont pas heureux, eux ? » Et aussitôt, nous voilà tristes comme des cure-dents. Pourtant moi, j’ai plutôt l’impression qu’il faut être fort et heureux pour bien aider les gens dans le malheur. » – Albert Camus

La philosophie de Camus est très proche de l’existence qu’il mena. Il naît en 1913 à Mondovi (Algérie) d’une famille pauvre et analphabète ; les siens déménagent très tôt à Alger (suite au décès du père, à la guerre) et permettent ainsi la rencontre du petit Camus et de l’instituteur Louis Germain, qui verra du talent en lui et convaincra sa famille à l’inscrire au lycée malgré leur pauvreté. Sa première lutte sera celle du langage : il s’est voulu le porte-parole de tous ceux qui, démunis ou n’ayant pas pu aller à l’école, ne pouvaient pas parler. Il découvrira à la même période les inégalités dues à la pauvreté, et étonnement le football pour les contrer ! Gardien de but, on le décrira comme « solitaire dans sa cage, mais solidaire dans l’équipe ». Il se lance plus tard dans des études de philosophie.

À 17 ans, sa vie prend un tournant majeur : on lui découvre la tuberculose. Le jeune homme vif, amoureux du soleil, découvre la mort comme une injustice. « Ma jeunesse me fuit, c’est cela être malade. » S’ensuit une grande période de doutes qui ne fait au contraire qu’aiguiser son désir de vivre. Il est frappé par une phrase d’André Gide : « J’ai souhaité être heureux comme si je n’avais rien d’autre à faire ». Il poursuit alors ses études et s’engage alors dans les milieux résistants.

Orphelin de la guerre, il entre en 1935 dans le Parti communiste, mais s’aperçoit vite qu’il représente ce qu’il essaie de combattre, soit l’endoctrinement, politique dans le cas présent. Il le quitte deux ans plus tard et s’engage par l’intermédiaire du théâtre et du journalisme. C’est lui-même qui dira : « Les salles de théâtres et les terrains de football ont été mes vraies universités ». Le journalisme, quant à lui, lui permet d’exprimer haut et fort ce que ses romans – il écrit en effet depuis qu’il a 17 ans – contiennent à l’état embryonnaire. Il veut par solidarité s’engager dans la guerre, mais son état physique ne le permet pas : sa révolte se fera donc par les livres.

Les atrocités de la guerre, les malheurs de son pays et sa propre jeunesse mise à mal par la maladie font naître en lui le premier pan de sa philosophie : l’absurde. Ce dernier naît de la « confrontation de l’appel humain avec le silence déraisonnable du monde ». En effet, l’homme, qui ne comprend pas le monde dans lequel il vit, sent surgir au fond de lui un profond sentiment d’absurdité, à travers trois prises de consciences : d’abord, pourquoi l’existence est-elle si machinale, si lasse et habituelle ? Deuxièmement, l’homme se rend compte qu’il est étranger au monde dans lequel il vit, autant qu’il l’est à lui-même : il peine à comprendre leur sens, plus encore lorsqu’il prend conscience de sa propre finitude, dernière condition à l’absurde. Il est important de voir que, pour Camus, ce n’est pas le monde en soi qui est absurde, mais la relation que l’individu a avec lui. L’un paraît immuable, éternel, alors que l’autre n’est que changement et éphémérité. Il voit aussi que l’homme est différent, une sorte d’exception de la nature, un être dont l’esprit n’est pas calqué sur la réalité de son cosmos. Camus se demande si le fossé entre les deux est simplement franchissable… en d’autres termes, si la vie vaut véritablement la peine d’être vécue, puisque tôt ou tard, nous devons mourir, et que le monde restera de toute façon muet aux questions humaines.

Il voit alors plusieurs réactions et conséquences, certaines positives et d’autres non. Il refuse le suicide, qui n’est que la suppression de la conscience, de la lucidité qui permet de se révolter. Il refuse aussi les religions ou les doctrines – spirituelles comme politiques –, croyances illusoires qui placent les espoirs et le sens de la vie dans un monde autre que celui dans lequel on vit. Camus tire au contraire trois attitudes positives de cet absurde : la révolte face au renoncement (refuser de se créer de faux espoirs et avoir le courage de vivre l’absurde), la liberté de connaître sa condition face à la servitude de celui qui se voile la face, et enfin la passion contre l’indifférence. « Il n’y a pas d’amour de vivre sans désespoir de vivre ». Si pour Camus le désespoir peut s’in-carner dans la finitude ou l’absurdité humaine, l’espoir se retrouve dans les « expériences face au monde ». Ce dernier point est peut-être lié à la nature du personnage : Camus était amoureux de la vie, du soleil, de la mer, de la beauté et de la chaleur des paysages – et de celles de nombreuses femmes aussi ! On ne doit pas subir passivement une vie qui nous est donnée : il faut bien au contraire agir, rester dans l’action, et vivre pleinement chaque instant. Il dira lui-même : « Je tire de l’absurde trois conséquences qui sont ma révolte, ma liberté, ma passion. Par le seul jeu de ma conscience, je transforme en règle de vie ce qui était invitation à la mort – et je refuse le suicide. » Telle est la solution : « Il faut imaginer Sisyphe heureux ».

Des récents succès littéraires et journalistiques qu’il acquiert avec le cycle de l’absurde (des ouvrages comme L’Étranger, Le Mythe de Sisyphe, Caligula), Camus, qui autrefois séduisait, intimide à présent : il s’engage à nouveau à la fin de la guerre, notamment contre la bombe atomique (qu’il est un des seuls à dénoncer), car « on ne peut pas se retirer du jeu une fois que le jeu est mortel. » Au même titre que le contexte politique devient de plus en plus violent et terrible, Camus devient l’homme révolté et entre dans la partie la plus active de sa vie, ouvrant ainsi le deuxième cycle de sa philosophie, qui est aussi une réponse au premier. La révolte est une lutte contre la souffrance du monde à travers deux points : d’une part, la révolte collective, le service aux victimes des injustices de la guerre, par exemple, ou simplement à celles de la vie. Cette révolte réunit chacun dans une seule identité, celle de la nature humaine, commune à tous, et elle agit en défendant une cause (p. ex. les droits de l’homme), non pas en refusant ce qui existe déjà sans proposer de l’améliorer. Elle est d’autre part un refus contre la terreur (de la guerre, surtout). Si l’homme absurde se posait la question du suicide, l’homme révolté affirme que « le seul problème moral vraiment sérieux, c’est le meurtre. » Camus dénonce fortement la loi du plus fort (utilisée comme justification au meurtre par les fascistes à cette époque), qui bien que naturelle n’a pas sa place dans une société humaine. La révolte doit déboucher sur une société qui respecte la nature humaine et refuse les atrocités : les ouvrages de ce cycle sont L’Homme révolté, Les Justes et La Peste.

Camus s’abandonne finalement au théâtre, grande passion qui animera encore toute la fin de sa vie, ce qui n’empêche pas à son monde de s’assombrir. Il se distancie des existentialistes (qui ne croyaient pas à une nature humaine) et des intellectuels communistes, notamment de Sartre, qui lui reprochait sa passivité ou son idéalisme, le fait de ne rester que dans une révolte théorique. Dans un milieu où presque tous les intellectuels étaient de gauche, Camus osera s’écrier : « On ne décide pas de la vérité d’une pensée selon qu’elle est à droite ou à gauche et moins encore selon ce que la droite et la gauche décident d’en faire. […] Si, enfin, la vérité me paraissait à droite, j’y serais. » Avec tous ses problèmes de presse, Camus devient de plus en plus nostalgique du bonheur simple et solaire qu’il possédait avant : « Dans la société intellectuelle, j’ai toujours l’impression d’être coupable. Donc je deviens moins naturel, et cela m’ennuie terriblement ». Sa maladie devient de plus en plus présente, comme sa soif de vie et l’ardeur de sa révolte. En 1954, l’Algérie est en feu : « Il va falloir que des Français tirent sur des Français, et je ne veux me mettre dans aucun des camps ».

Trois ans plus tard, il recevra le prix Nobel, sous les sarcasmes de la presse qui parle du « couronnement d’une œuvre terminée ». La déception et la tristesse sont très grandes chez Camus, autant qu’elles sont silencieuses. Il se noie dans le travail et refuse encore une fois de se laisser vaincre par la vie. N’acceptant pas de se dénaturer et de fuir ce qu’il a toujours été, il part voyager, cette fois-ci au Sud, loin du Paris froid et polémique, près de soleil, de la mer, de la vie, de la chaleur. « Il me faut un peu de solitude, la part d’éternité. » L’absurde et la révolte, qui ont pris tous deux quinze ans de sa vie, s’ouvrent sur le dernier – et le plus important – cycle philosophique auquel il ne pourra se consacrer longtemps : l’Amour. Il commence Le Premier Homme, et pense déjà à deux autres ouvrages, toujours plus pleins de vie, de soleil qu’il retrouve au sud. « Le sud, il ne faut pas y passer, il faut s’y arrêter ». « La lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil ». C’est dans ce retour à la vie solaire de son enfance qu’il mourra, le 4 janvier 1960, dans un accident de voiture, sur une ligne droite, mi-ombragée et bordée d’arbres. Le journaliste Jean Daniel, grand ami de Camus, écrira :

« Le 4 janvier 1960, je suis en reportage en Tunisie. On me passe une communication urgente. François Herval me parle :
– Jean, Camus vient d’être victime d’un accident d’auto !
– Grave ?
– Oui.
– Il est mort ?
– Oui.
– Seul ?
– Non, avec Michel Gallimard.
– Comment est-ce arrivé ?
– La route était droite, sèche, déserte.
– Déserte, sèche, droite. C’est le destin.
– C’est le destin.

Si l’on compare les différentes philosophies depuis l’aube des temps, rares sont celles qui possèdent en elles autant de beauté et de lumière que celle de Camus, au point que l’on peut se demander si cela relève vraiment d’une philosophie. Il est vrai qu’elle n’est aussi théorique qu’un Descartes ou qu’un Aristote, mais elle garde au centre et d’une manière fondamentale ce que les autres oublient et qui est pourtant le plus essentiel : l’Homme. Dans l’histoire, les philosophes ont cherché à expliquer le monde, ses phénomènes, ses causes ; ils ont créé peu à peu des systèmes qui se veulent parfaits logiquement, avec la raison, mais ô combien branlants une fois plaqués sur la réalité du monde qui nous étonne toujours. Le monde n’est pas une suite arithmétique de causes et d’effets, sans fautes ni imperfections ; il y a certes certaines règles qui le régissent, mais elles laissent place au particulier, à l’imparfait, aux erreurs, au différent. Camus ne s’interroge pas sur les raisons d’être de ce monde, il y cherche l’implication de l’homme, seule chose qui importe vraiment car elle concerne tout le monde et elle tente, en véritable philosophie de vie plus que de théorie, de répondre aux questionnements humains et à la quête de sens de l’existence. Camus disait d’ailleurs : « Ce qui m’intéresse, c’est d’être homme. » Non pas de connaître la distance qui sépare la lune de la terre ou celle qui sépare deux atomes d’une molécule : à force de s’intéresser à l’infiniment grand et à l’infiniment petit, l’homme a oublié le milieu et le point de repère à toutes ces études, qui est lui-même.

En ce qui concerne la philosophie elle-même, elle peut paraître pessimiste voire nihiliste mais n’est que dénuée des illusions que l’homme se crée lorsqu’il a peur d’évènements et de phénomènes incompréhensibles et plus grands que lui. Camus veut éviter à tout prix de s’aveugler et d’être endoctriné par des théories conçues par les hommes sur des vérités dont ils ne peuvent avoir la certitude, au même titre qu’il refuse l’attitude de fermer les yeux et omettre de trouver un sens à sa vie sous peine qu’il est trop difficile de faire face à la réalité. L’argument paraît simple mais est au contraire très pertinent : pourquoi se lève-t-on le matin ? pourquoi étudie-t-on ? pourquoi fonde-t-on une famille ? comment réagirait-on face à la mort ? Pour Camus, répondre personnellement à ces questions, c’est être face au monde, c’est surpasser l’absurdité et placer ses idéaux dans le monde, non pas hors de celui-ci, car l’absolu, l’inhumain absolu, ne s’atteint ni ne se crée.

Un dernier point de la philosophie camusienne est ce profond respect de la nature humaine, et de toutes les concessions qu’il implique. Il défend une nature commune qui unit les hommes, contrairement aux doctrines politico-religieuses qui ont tendance à désunir. Camus est un grand humaniste : il veut rendre aux hommes ce qui est aux hommes, comptant sur ses semblables pour diminuer les âpretés de la vie et s’adonner à la quête du bonheur, soit « la plus grande des conquêtes, celle qu’on fait contre le destin qui nous est imposé. »

A méditer.

« Je n’ai jamais pu renoncer à la lumière, au bonheur d’être, à la vie libre où j’ai grandi. Mais bien que cette nostalgie explique beaucoup de mes erreurs et de mes fautes, elle m’a aidé sans doute à mieux comprendre mon métier, elle m’aide encore à me tenir, aveuglément, auprès de tous ces hommes silencieux qui ne supportent dans le monde la vie qui leur est faite que par le souvenir et le retour de brefs et libres bonheurs. » – Albert Camus

Crédit photo : © knownpeople.net

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