Le bien social, pour tous ou pour chacun ?

Le Regard Libre N° 11 – Loris S. Musumeci

A vos urnes, prêts, partez ! Et le coup de revolver qui retentit dans le cœur de tout électeur. S’il est alors une période particulièrement intéressante pour s’interroger sur l’affaire publique, c’est bien celle-ci. Les chambres du national sont renouvelées. Très bien, mais à quoi bon ? Plus profondément, on peut aller jusqu’à se demander quel est le rôle de la politique. Philosophiquement, cette quête intellectuelle rejoint au plus intime d’elle-même la question du bien ; en le considérant, de toute évidence, au service du citoyen. C’est à ce point, en fait, qu’il devient autant complexe que difficile à penser. En effet, si l’on considère le bien social, il faut aussi réfléchir tantôt à la responsabilité politique du bonheur de l’homme – dans quelle mesure ce bien proposé pourra-t-il combler l’homme ? – tantôt au détachement du public face au privé au nom du respect de la liberté de chacun. De plus, en parlant du citoyen comme destinataire de ce bien, il est primordial de comprendre en quoi et comment il l’est. Cherche-t-on un bien pour tous, dans la collectivité et sans intimité, ou un bien pour chacun, dans la proximité, voire la filiation à l’Etat ? En somme, quel comportement du bien social ? Pour tous ou chacun ?

La liberté, au sens réaliste du terme – c’est-à-dire qu’elle n’est surtout pas à confondre avec le caprice ou la lubie d’un instant – se doit d’être inviolable au sein d’un Etat. L’exigence est, certes, haute, mais elle est indispensable si l’on ne veut pas tomber dans un totalitarisme qui n’est jamais très positif, qu’il soit de gauche ou de droite. Toutefois, au-delà de son utilité en tant que bouclier contre les politiques aliénantes, elle est bonne en soi car elle porte des fruits autant mûrs que goûteux. A commencer par l’indépendance qu’elle implique, effectivement elle laisse chaque homme se bâtir aux briques de sa sueur et de sa détermination. Il y a par là une reconnaissance essentielle de l’homme, en laissant place aux facultés de sa vie spirituelle, que sont : l’intelligence et la volonté. Nier ces deux piliers de la nature humaine, c’est nier l’homme. Un deuxième fruit que la liberté offre d’une de ses branches la plus élégante et solide, légèrement incurvée tel le cou d’un noble cygne, c’est la vertu. Notamment la force, et plus précisément, le courage, celui d’entreprendre, construire, développer, créer, mais aussi aider le plus faible. Lui apprendre à se lever, à gagner ses propres ressources, sans lui céder son poisson, donc, mais en lui enseignant l’art de la pêche, comme se plaît à répéter le fameux proverbe. On reconnaît à ce point une mentalité assez américaine, celle de leur éternel American dream et de l’idéal du self-made man, l’homme qui s’est construit par lui-même. C’est une vision économique bien à droite, et bien qu’au plus haut point intéressante, elle n’est cependant pas toute « rose ». Par une analogie colorée, elle peut même être assez « noire » dans ses points faibles. En effet, tous les hommes d’un tel système politique ne sont pas forcément vertueux ; le bon missionnaire qui apprenait à pêcher au plus faible n’est peut-être plus disposé à le faire, car le temps se transforme vite en argent dans cette conception. La vie privée de chacun est donc bien respectée, mais que reste-t-il de la solidarité ? A-t-on, à ce stade, développé une politique du délaissement de l’homme ? Et cela ne concerne pas forcément ce « plus faible » qu’il est bien-pensant d’évoquer ; chaque homme, même le plus vertueux, le plus habile dans les affaires, peut se retrouver dans une situation de détresse mortifère, par sa faute ou non. C’est là qu’il devient primordial de repenser à la responsabilité du politique envers l’homme.

L’Etat, tout en respectant la liberté de chacun, se doit aussi de prendre en charge le peuple. Il devient en partie responsable de son épanouissement, sans que ce ne soit exclusivement dans une optique de mission salvatrice envers celui qui se trouve dans une situation de détresse. Suffit-il de penser simplement à l’égalité des opportunités, noble principe ô combien redevable du socialisme d’il y a quelques décennies, en ce qui concerne les soins, la justice, la formation, etc. Le bien social sur lequel il convient le plus justement de s’arrêter, c’est celui de l’éducation, d’une part parce qu’il est sans doute le plus précieux, mais aussi parce qu’il est, à la fois, le plus dépendant de l’Etat et le plus participatif à l’épanouissement humain. Jean-Jacques Goldman, dans une de ses plus belles et émouvantes chansons, Il changeait la vie, livre à ce propos quelques paroles d’une fine et puissante vérité :

C’était un professeur, un simple professeur / Qui pensait que savoir était un grand trésor / Que tous les moins que rien n’avaient pour s’en sortir / Que l’école et le droit qu’a chacun de s’instruire / Il y mettait du temps, du talent et du cœur / Ainsi passait sa vie au milieu de nos heures / Et loin des beaux discours, des grandes théories / A sa tâche chaque jour, on pouvait dire de lui / Il changeait la vie

Jean-Jacques Goldman, auteur de la chanson
Jean-Jacques Goldman, auteur de la chanson « Il changeait la vie » (1987)
© huffingtonpost.fr

L’éducation incarne quasiment en elle-même toute la force et l’importance du bien social. Elle n’est pas une affaire privée, quitte à ce que cela heurte des petites sensibilités. Et ce n’est de loin pas pour autant qu’elle ne respecte pas la liberté de chacun, sauf si l’on considère que le port d’un couvre-chef en Occident, par pur exemple hasardeux, en est une condition pour certains, ce qui est bien triste et incohérent, du moment que l’école n’est pas un cirque d’expression de soi. Polémique à part, dans des contextes socio-politiques difficiles, l’émergence d’établissements d’éducation privés devient parfois nécessaire ; si l’on pense à la France spécialement, nation, pourtant, de grande Histoire et haute culture, qui a fusillé son système éducatif par l’instauration d’une sorte de pédagogie socio-constructiviste, et d’un abaissement des plus « forts » au niveau des plus « faibles ». Une telle manière d’agir est profondément destructrice parce que personne n’y gagne, en effet les élèves plus doués sont soit abrutis par un enseignement pitoyable, ou, de grâce, ils se sauvent dans des instituts privés, et les enfants ayant plus de difficultés ne tendent pas à s’améliorer et développent un esprit de paresse et de médiocrité dont ils risquent d’être victimes toute leur vie. Il y a là l’élaboration d’une profonde injustice élitiste car seuls les plus riches pourront recevoir une bonne formation, et dans ce cas « l’école n’est plus le droit qu’a chacun de s’instruire ». Ce nonobstant, il ne faut pas tomber non plus dans le désespoir le plus amer et le plus bas ; les cieux en soient remerciés, il existe encore, en France, en Suisse et comme partout, une multitude d’excellents professeurs qui, malgré certains programmes scolaires défaillants, savent transmettre à leurs élèves un trésor de savoir et de vie. Tout cela, sans oublier le rôle essentiel que jouent les parents dans l’éducation.

On remarque clairement par cet exemple la responsabilité morale qu’a tout de même l’Etat envers son peuple, sans tomber pour autant dans l’extrémisme moralisateur d’une théocratie arabe ou d’un communisme soviétique, tous deux construits sur les principes de terreur, d’oppression et de culpabilité, que Le Procès de Franz Kafka illustre d’ailleurs très adroitement. A ce point, en vue d’approfondir la réflexion sur le bien social, il devient intéressant d’en étudier la nature de ses destinataires, ou, par une autre formulation, se demander dans quelle mesure il est pour tous ou pour chacun. Ces deux termes peuvent sembler totalement égaux, mais ils sont, en réalité, assez différents. De fait, même si elle est inconsciente, leur utilisation en témoigne. S’est-on déjà questionné sur le pourquoi d’un « mariage pour tous » ou d’une « manif pour tous » et non « pour chacun » ? C’est précisément parce que le « pour tous » ne définit, à vrai dire, personne, et du moment que nul n’est concerné, il n’y a pas de responsabilité à prendre, elle est évitée. Ce n’est, en fait, paradoxalement l’« affaire personnelle de personne ». Si l’on avait parlé du mariage pour chaque homosexuel ou de la manifestation pour chaque opposant au mariage entre deux personnes de même sexe, l’un comme l’autre aurait suscité beaucoup plus de retenue, parce qu’il y a là une véritable implication de sa personne, ce qui incite en principe à quelque peu réfléchir avant que de s’élancer dans les rues et beugler aux revendications et à l’indignation. Le « pour tous » n’est cependant pas à bannir complètement du domaine politique, il doit simplement être utilisé avec modération. Il est même parfois essentiel pour définir certains statuts ; l’information médiatique, typiquement, se doit souvent d’être pour tous et non forcément pour chacun, effectivement il n’est pas toujours très bon d’en faire question personnelle. De plus, lorsqu’on parle de tous, il y a une préservation du privé de chacun, ce qui peut être de la plus haute importance.

En ce qui concerne proprement le « pour chacun », on a compris en opposition au « pour tous » qu’il implique un engagement personnel. Il demande le courage d’affirmer un authentique « oui » à la patrie. Et qui dit patrie, de par son étymologie – « pater » signifie père en latin –, dit famille, qui en règle générale est un lieu naturel d’amour et de croissance. Malgré cela, le risque du patriotisme, bon en soi, est qu’il se transforme en nationalisme, où l’Etat prend un statut religieux. C’est d’ailleurs par excès de zèle, par ce fameux « oui » prononcé avec, certainement, trop d’ardeur et de foi, qu’un petit moustachu et certains de ses camarades en idéologie, ont décidé, dans une Allemagne déchirée par la Grande Guerre, de mettre le monde à feu et à sang, d’exterminer par « amour » de leur famille arienne une autre famille, celle d’Israël, bouc émissaire d’un épisode des plus tragiques de l’Histoire.

Ce sont là une multitude de problèmes qui se posent par cette simple question du bien social. Une telle analyse ne prétend en rien les résoudre en livrant un trousseau de clefs miraculeuses de solutions. Nonobstant cela, s’il est bien une petite mais précieuse certitude qui découle d’une humble réflexion quant au sujet, c’est : « est modus in rebus » – il faut de la mesure en toute chose –, comme le proclamait le grand Horace. De ce fait, il est primordial, en politique, de respecter la liberté de chaque personne et de la renvoyer à sa conscience – qui est, certes, en partie, de l’ordre de la nature de l’homme, mais qui s’acquiert aussi par l’éducation ! – plutôt que de la noyer dans un océan d’interdits, tout cela sans l’inciter pour autant à la débauche et en gardant ouvert un œil paternel bienveillant pour éviter, au possible, des dérives destructrices. Pour le « tous » ou « chacun », il est bon d’accepter de n’être parfois qu’un mouton du troupeau de ces « tous », et de voir par là la beauté de marcher ensemble, chacun de ses propres pattes, vers les gras pâturages d’une société où Toi et Moi pourrons vivre en Fraternité.

Ecrire à l’auteur : loris.musumeci@leregardlibre.com

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