Noël 2015 vu par un théologien protestant (Rencontre avec Félix Moser)

Le Regard Libre N° spécial « Noël 2015 » – Jonas Follonier

Docteur en théologie de l’Université de Neuchâtel, Félix Moser a d’abord été pasteur et aumônier des prisons en France pendant quatre ans, puis pasteur dans le canton de Neuchâtel durant onze ans. Après avoir passé huit ans à la Faculté autonome de théologie de Genève, il est revenu à l’Université de Neuchâtel en tant que professeur. Voici notre entretien réalisé à la Faculté des lettres et sciences humaines de l’UniNE.

Jonas Follonier : Nous allons commencer par la question la plus importante : quelle est l’histoire de Noël et quelle est sa signification, pour le théologien que vous êtes ?

Félix Moser : Au départ, historiquement, les premiers chrétiens se sont rassemblés autour de ce qui était le noyau de la foi chrétienne, à savoir l’amour et la résurrection du Christ ainsi que le cycle festif de Pâques. La fête de Noël est vraiment tard venue puisqu’elle est intervenue au IVe siècle où elle s’est généralisée.

Au niveau théologique, la fête de Noël, qui célèbre la manière dont Dieu s’est incarné, est très liée à la fête de l’Epiphanie, qu’on appelle la fête des rois mages. La signification théologique est donc de montrer d’une part, avec Noël, le Christ homme, et de l’autre, avec l’Epiphanie, le Christ glorieux. Au fond, la fête de Noël est née avec les premiers conciles œcuméniques, en 325 à Nicée et en 381 à Constantinople. L’idée est de montrer quelle est la nature du Dieu auquel on croit.

La fête de Noël a également une origine païenne, n’est-ce pas ?

Tout à fait. La fête de Noël s’est en fait greffée sur le culte du Soleil invaincu (dies natalis solis invicti), une fête païenne qui a été établie par l’empereur Aurélien en 274. C’est très intéressant car cela montre que le christianisme a repris certaines fêtes païennes et leur a donné une signification à la fois religieuse et théologique. Dies natalis solis invicti, nous voyons bien qu’il s’agit d’une fête de la lumière au moment où les jours sont les plus courts. Il est dès lors possible de faire une interprétation chrétienne du culte du Soleil, puisque le Christ est appelé « Soleil de Justice qui porte la Cité dans ses rayons » (Mt 4,2) et « Soleil Levant qui nous a visités d’en-haut » (Lc 1,78).

Qu’en est-il de Noël dans la Bible ?

Il n’y a que deux des quatre Evangiles qui racontent l’histoire de Noël telle qu’on a l’habitude de l’entendre. Vous n’avez que l’Evangile selon Matthieu avec Bethléem et la visite des mages et l’Evangile selon Luc, qui raconte aussi la naissance du Christ, mais cette fois avec la visite des bergers. Ces traditions ont ensuite fusionné.

Je vois que vous avez aussi apporté un apocryphe ?

Oui, il s’agit donc d’un écrit qui ne se trouve pas dans les Ecritures. Dans les apocryphes, nous avons un texte qui s’appelle le Protévangile de Jacques. Il raconte avec moult détails non seulement la Visitation mais aussi « l’édit d’Auguste », « Jésus cherche une sage-femme », « l’accouchement », « Elisabeth et Zacharie », etc. Bref, nous avons un écrit qui met beaucoup plus l’accent sur le merveilleux et le fleuri. Ce texte n’a donc pas été pris dans les textes bibliques, mais il a été repris plus tard par l’Evangile du Pseudo-Matthieu. Ce qui fait que nos traditions de Noël du XXe siècle (qui s’effritent ; en gros, il reste le rassemblement de famille et les cadeaux) émanent de la création d’un merveilleux éclipsant la fête de Pâques.

Et l’histoire de Noël n’est pas encore terminée.

Non, car à partir de ces éléments historiques s’est greffée toute une série d’autres traditions dont on a parfois peine à dire les origines et qui sont liées à la culture. Ce qui est intéressant, c’est qu’on donne à un symbole comme les couronnes de l’Avent une signification chrétienne : on allume quatre bougies, cela symbolise l’attente et les prophètes de l’Ancien Testament qui ont annoncé la venue de Jésus. Il y a donc eu une rencontre entre la croyance populaire et les fêtes de Noël. Culte et culture sont toujours intriqués, c’est pourquoi faire un tri entre ce qui se trouve dans les Evangiles et ce qui ne s’y trouve pas n’est pas vraiment pertinent. Au fond, Noël a essayé de répondre aux difficultés du christianisme concernant la venue au monde de Jésus en manifestant le fait que pour un croyant, Jésus ne se résume pas à être un homme et qu’il est né, et pas seulement à son baptême. On a donc bataillé avec les croyances populaires pour trouver un sens théologique.

Noël 2015 a-t-il une signification particulière pour vous ?

Ce qu’il y a d’intéressant, c’est que nous sommes dans une compréhension cyclique du temps. L’année est structurée d’une part par les saisons et en même temps par l’année liturgique. En 2014, on a lu les Evangiles, en 2015 on les lit et en 2016 on les relira. On est donc dans une espèce de spirale. Pour moi, Noël 2015 aura une signification toute particulière, parce qu’en 2015, je ne vis pas la même chose qu’en 2014. Cette fête sera à la fois une répétition du même, avec des traditions familiales, et en même temps on repassera à travers ces récits d’une autre façon. De la même manière, vous avez surement lu Madame Bovary au gymnase, et vous la relirez peut-être en master : cela sera une lecture tout à fait différente ! Ainsi il en va de la liturgie. La tâche des pasteurs est de donner du neuf dans la relecture.

Quel est votre bilan de l’année écoulée ?

Ce qui m’a frappé de manière générale, c’est que nous sommes devant de très grands bouleversements, dont on peine à prendre la mesure. Des bouleversements d’une part géopolitiques, avec par exemple la fin en deux ans de l’idée de « printemps arabes », temporels d’autre part : j’ai l’impression que nous vivons une accélération du temps dans la perception que nous en avons. Cela est lié aux nouvelles technologies. Nous sommes dans la décennie de l’accélération du temps. Il est d’autant plus important d’avoir ces repères, ces moments rituels, parce qu’ils me permettent de m’ancrer dans un certain rythme. Le rite permet le rythme. Dans Le Petit Prince, le renard demande « qu’est-ce que le rite ? » et le Prince répond : « c’est ce qui fait qu’un jour est différent des autres jours, une heure, des autres heures. » Au fond, le temps se fait par contrastes ; Noël est justement l’un de ces contrastes.

Certaines personnes n’ont malheureusement pas la chance de vivre ce contraste en famille. Beaucoup de gens sont seuls, parfois même ils dépriment, voire pire.

C’est en effet très triste. Je trouve qu’il y a beaucoup de belles initiatives, d’ailleurs entreprises par des croyants et des non-croyants. Je pense ici notamment à « Noël Autrement » qui est une association de Neuchâtel. Il faut surtout entrer dans l’échange. J’ai remarqué en tant que professeur que beaucoup d’étudiants venant de l’étranger n’ont pas les moyens de rentrer chez eux et c’est donc la période de l’année où ils se sentent le plus seuls. Il y aussi des choses qui se font avec les requérants d’asile. Il faut continuer dans cette lignée.

Quelle importance donnez-vous à la famille ?

Je trouve que le concept de famille a beaucoup été instrumentalisé. Premièrement, je suis quelqu’un qui soutient la famille, car c’est le premier noyau qui permet à l’individu de faire ses premiers pas dans la société. Ensuite, force est de constater que le modèle familial traditionnel, qui est un modèle relativement tardif (on le doit à la bourgeoisie du XVIIIe siècle), a été exalté avec un syncrétisme de l’Eglise qui a associé ce modèle familial à celui de Jésus, Marie et Joseph. Vous savez bien que la famille est très marquée aujourd’hui par la recomposition, avec toutes les questions que cela pose au niveau social notamment. Tout cela est un grand chantier de négociations et de loyauté. En même temps, si vous faites une enquête, vous verrez que ce que les gens ont de plus sacré, c’est la famille. Il y a donc une tension assez forte entre le rêve de la famille (et je plaide pour la famille, c’est important) et la réalité sociologique. Quand il s’agit de la vivre concrètement, c’est toujours très difficile.

Le Regard Libre revient souvent sur la thématique de la laïcité. Vous avez dernièrement participé à un café philo en ville de Neuchâtel lors duquel vous avez plaidé pour une séparation de l’Eglise et de l’Etat. Quelle laïcité parle au théologien que vous êtes ?

Il est extrêmement important que l’on ait un Etat qui remplisse sa fonction. L’Etat est le garant des libertés individuelles : à la fois des libertés de croyance, d’expression, mais aussi d’association. Ensuite, et ce problème se pose moins en Suisse, l’Etat ne peut pas accepter en son sein des communautarismes, c’est à dire des groupes de personnes qui adoptent des règles qui seraient plus importantes que les règles de la laïcité, que les règles émises en l’occurrence par la Constitution fédérale. Dans ce sens-là, je plaide pour un Etat laïque, mais au sein duquel il y a une information religieuse. Je crois que si on ne donne pas cette information, ce sont les plus vulnérables et les plus faibles qui tombent dans le communautarisme. C’est exactement ce qui est en train de se passer. On voit peu d’universitaires aller au djihad.

Aujourd’hui même où nous parlons, les médias relaient l’information selon laquelle la collaboration entre l’école et les Eglises chrétiennes a été renforcée en Valais, afin de combler un « vide spirituel » qui mènerait au fanatisme, à la drogue, etc. Que pensez-vous de ce genre de mesures ?

Il faut faire très attention à quel type de religion est enseigné à l’école. Il convient de distinguer l’enseignement confessionnel de l’enseignement religieux qui présente les différentes formes de religion, quitte à faire des visites à la synagogue, à la mosquée, etc. C’est cet enseignement-là qui doit être donné à l’école. De plus, je trouve cela incroyable que la loi valaisanne sur les écoles de 1962 stipule que l’école doit former de bons chrétiens ! Dans la même vague « anti-laïque », le parlement valaisan a décidé récemment que les juges appartenant à la franc-maçonnerie doivent se déclarer. La liberté d’association est mise à mal.

De manière plus générale, quelle est votre vision de l’Etat et de la politique ?

Je suis pour ainsi dire un ancien radical du canton de Vaud. Je pense que chacun doit tenir son rôle. L’Etat et les Eglises doivent être séparés. En fait, j’ai une vision très noble de l’Etat. Quand on est ici à discuter dans cette université, on prend la mesure du rôle important que l’Etat républicain doit jouer. Les universités, les hôpitaux, la défense, tout cela ne peut fonctionner qu’avec un Etat fort. Toutes les règles qui ont gouverné jusque dans les années 2000, c’étaient des règles qui fonctionnaient encore dans la mondialisation. Par conséquent, le défi qui vous est adressé à vous, les jeunes, est le suivant : comment penser et établir des règles qui tiennent compte de la mondialisation ?

Pourquoi ces règles fonctionnaient-elles il n’y a pas si longtemps et ne fonctionnent plus maintenant ?

L’une des grandes explications est le détachement de la finance par rapport à l’économie. Cela a entraîné une dérégulation qui nécessite de la part du politique toute son attention. On le voit en France : on pleure et on veut retourner aux anciennes règles. Evidemment que cela ne marche pas. On ne peut pas rétablir les frontières alors qu’on peut envoyer un courriel par dessus l’Atlantique en une seconde. Il me semble qu’en matière religieuse, il est extrêmement important de se rendre compte que la situation a changé. Nous vivons dans une société pluriculturelle et plurireligieuse ; cela pose de grandes questions, car le communautarisme va loin. J’étais aumônier dans les prisons : la question se posait de servir aux detenus des repas « halal ». Or si on le fait, faut-il donner du poisson aux chrétiens le vendredi, etc. ? On ne s’arrête jamais. C’est la même chose pour les signes religieux, c’est pourquoi il est de la plus haute importance que l’Etat soit vraiment laïque. Cependant, prenons garde à ne pas tomber dans une religion laïque comme en France, où l’on voit maintenant se faire des baptêmes républicains.

Quelle sera la Suisse de 2016 ?

L’année 2016 ressemblera à notre décennie, avec les défis importants qui se jouent au niveau politique. J’ai suivi avec beaucoup d’attention ce qui s’est passé au Conseil fédéral ; il faudra quand même veiller au grain, maintenant qu’on a deux UDC au pouvoir avec tout un nombre de décisions importantes que le Conseil devra prendre. Au niveau local maintenant, les priorités qui sont les miennes concerneront le maintien d’un bon niveau d’éducation. Le budget a heureusement pu être maintenu, mais il se manifeste de plus en plus une société de type pragmatique : il faut être efficace, il faut qu’il y ait du rendement. L’économisme prend le pas. Maintenons de l’espace pour la culture et le débat.

C’est précisément ce que nous visons avec Le Regard Libre. Merci beaucoup pour vos réponses et joyeuses fêtes !

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