Là-haut

Le Regard Libre N° 13 – Loris S. Musumeci

« Les pieds sur terre et la tête dans les nuages ». Ce n’est qu’en montagne que cette expression peut véritablement s’avérer réaliste. Mieux encore pour les caresses de chaleur, le bronzage et d’autres joies, il devrait être question de bien avoir les pieds sur terre, mais la tête dans un ciel d’un bleu éclatant, passionnément barbouillé des puissants et tendres rayons du soleil. L’expérience qui se vit en randonnée est justement bien liée au dicton qui demande de garder pas à terre dans un réalisme du concret le plus primaire, essentiel à l’homme, tout en aspirant à la beauté d’une spiritualité autant onirique, dans ses images, que réelle dans sa transcendance en quête du bonheur, finalité de la vie humaine. Il est intéressant d’approcher une minimale compréhension de l’engouement pour ces titaniques roches, en premier lieu par une observation de celles-ci en soi dans leur royale puissance ainsi que dans leur rapport à l’homme qui les contemple et en second lieu par une enthousiaste considération de ce qui s’y vit.

Face à la montagne, de l’alpiniste au bébé, chacun se sent petit. De ses cimes qui grattent sensuellement et agréablement le dos d’un ciel couché, émane une majestueuse autorité mêlée de tendresse ; à les scruter, l’homme, du bas de sa plaine, retrouve une certaine humilité originelle qui consiste à regarder en levant la tête ; il est soumis tout en étant maître du cadeau de l’image de beauté naturelle qu’il reçoit en son regard d’enfant. Malgré son genre féminin, la montagne a quelque chose de paternel – en un sens plus « patriarcal » – dans son caractère ; elle est imposante, puissante et suscite à la fois admiration et crainte. C’est le cas pour la figure du père d’il y a deux ou trois générations – ou d’aujourd’hui dans des cas qui tendent à la rareté –, qui tout en aimant son fils d’un cœur débordant de douceur, lui enseignait un respect et une soumission incontestables, qui feraient de lui un homme fort, humble et dévoué du lendemain de son enfance. Il en est de même pour Monsieur l’Instituteur d’hier, qui par amour pour ses jeunes élèves les éduquait et leur enseignait un rigoureux et complet programme scolaire avec une exigeante autorité. Si la société, malheureusement ou heureusement, change, ce n’est pas le cas pour la montagne ; elle demeure toujours là, immuable, et continue d’éduquer l’homme à la modestie ainsi qu’au courage du dépassement de soi, pour ceux qui désirent s’y aventurer de roche en roche, d’étage en étage, mais aussi pour ceux qui ont encore l’audace de l’étonnement face à la délicate force de la nature.

Nonobstant cela, ce qui s’y vit de plus émouvant, purifiant, plus loin que le rapport de l’Homme au Mont, c’est la communion de l’Homme à l’Homme. En effet, il est une grâce particulière qui s’expérimente par l’effort accompli ensemble pour atteindre le sommet. Naît là une telle solidarité, que l’occasion ne pourrait mieux se présenter afin de découvrir véritablement le compagnon marcheur comme un frère. Toutes les classes sociales sont portées à parité lors de l’expédition montagnarde ; chacun a besoin de donner et de recevoir. Le guide donne sa connaissance et son assistance, mais ne peut guider sans recevoir la confiance du guidé. Le guidé donne ses pas aux traces du guide dans un abandon à lui, et ne peut être guidé sans recevoir l’audacieuse capacité de demander à être aidé. De plus, baignés de sueur et essoufflés, les amis en ascension goûtent avec délectation le réel sentiment d’espérance dans le chaleureux tapotement d’épaule accompagné, les yeux levés vers la cime, d’un authentique : « Courage, nous y sommes bientôt ! » Il est effectivement délicieux de savourer, une fois au sommet, à l’étrange et fulgurante sensation de la chaleur du soleil mariée au vent froid, régénéra-teur du corps et de l’âme. Toutefois, si la montagne est en toute beauté présentée, elle peut être aussi extrêmement tragique, à la manière du cercle familial. De fait, ce dernier qui est avant tout et en finalité un lieu d’amour, peut s’avérer un véritable siège du tragique. L’avalanche, comme une séparation, une querelle fraternelle, emporte tout sur son passage. L’avantage, en famille, c’est qu’il y a toujours la possibilité d’un pardon ; la montagne, elle, lors d’une catastrophe, ne pardonne pas. Néanmoins, certains lui survivent. Pourquoi ? La nature est un mystère. C’est proprement cela qui la rend tantôt follement attirante, tantôt désespérément haïssable ; tantôt aimable, tantôt haineuse ; tantôt fatale, tantôt généreuse ; tantôt avide de mort, tantôt donneuse de vie.

Considérer brièvement la montagne mène déjà à la concevoir en des formes et types absolument différents tels qu’un lieu de rêve, un père, une amante, un instituteur, une scène dramatique ou encore une école de vie. Cependant, il est un de ses versants, celui me tenant le plus à cœur, qui n’a pas été évoqué : le cadeau par la montagne. Qu’y a-t-il de plus beau que de gravir, malgré la difficulté et la fatigue, un sommet pour un proche malade qui ne pourrait le faire ? En cela, la montagne est vraiment spirituelle, parce qu’elle rend réellement présent celui qui ne l’est que dans la dédicace du marcheur. Elle est par là un moyen de prière, car chacun des pas posés sur la roche est une gravure du nom de la personne à qui l’on pense en s’avançant, toujours plus haut, vers le Ciel.

Ecrire à l’auteur : loris.musumeci@leregardlibre.com

Crédit photo : Loris S. Musumeci / Le Regard Libre

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