Pensées journalistiques (2/3)

Un article inédit de Loris S. Musumeci

Avant que d’élucider les mystères et les raisons de ce qui fait aujourd’hui le bon journalisme par la sauvegarde d’une identité imprégnée et d’une écriture authentique, il est intéressant de témoigner brièvement de la presse d’hier. Effectivement, il est bel et bon d’invoquer et de vanter une « culture littéraire » au sein d’un journal, mais sans extraire de l’Histoire quelque article des plus marquants à ce sujet, le propos n’a que peu de puissance ; sans être vain néanmoins, le travail n’est, en un certain sens, que réalisé à moitié.

C’est pourquoi, en guise d’illustration, le fameux « J’accuse… ! », article pamphlétaire d’Emile Zola sur l’affaire Dreyfus, un des plus célèbres de la presse française et même mondiale, rend compte d’un journalisme vraiment littéraire. Celui-ci, pour le replacer dans son contexte, fut publié dans L’Aurore, quotidien de l’époque, du 13 janvier 1898 sous la forme d’une lettre publique et ouverte au Président de la République Félix Faure, afin de prendre la défense d’Alfred Dreyfus, un capitaine d’origine juive qui subit une accusation en 1894 pour trahison et complot avec l’Empire allemand – il est clairement condamné pour avoir livré des documents secrets aux Allemands –, dans un contexte d’antisémitisme fort et grandissant.

L’affaire fut enfin réglée en 1906, lorsque le capitaine fut justement innocenté et réhabilité. La polémique que suscita l’accusation, au-delà de la grave erreur judiciaire, avait pour cause une haine des Juifs si profonde et si lâche qu’elle alla jusqu’à comploter afin que ce fût Dreyfus à être, dès le début du cas, soupçonné et ensuite détruit ; heureusement, les « dreyfusards », dont Zola faisait activement partie, le défendirent à leurs risques et périls. Et la justice vainquit, ce qui n’est malheureusement pas toujours dans ses habitudes.

Le « J’accuse… ! » eut une influence telle dans l’affaire, qu’il demeure encore, en-deçà de ses propos, un véritable exemple de rhétorique par son style puissant, finement convaincant et solennel.

Voici sa magistrale conclusion, dans laquelle Zola « accuse », en les nommant par leur nom, tous les responsables de l’injustice concernant cette situation. Aussi y brandit-il fièrement le drapeau de la liberté d’expression et clame dignement l’exigence de la vérité :

« J’accuse le lieutenant-colonel du Paty de Clam d’avoir été l’ouvrier diabolique de l’erreur judiciaire, en inconscient, je veux le croire, et d’avoir ensuite défendu son œuvre néfaste, depuis trois ans, par les machinations les plus saugrenues et les plus coupables.

[…]

J’accuse enfin le premier conseil de guerre d’avoir violé le droit, en condamnant un accusé sur une pièce restée secrète, et j’accuse le second conseil de guerre d’avoir couvert cette illégalité, par ordre, en commettant à son tour le crime juridique d’acquitter sciemment un coupable.

En portant ces accusations, je n’ignore pas que je me mets sous le coup des articles 30 et 31 de la loi sur la presse du 29 juillet 1881, qui punit les délits de diffamation. Et c’est volontairement que je m’expose.

Quant aux gens que j’accuse, je ne les connais pas, je ne les ai jamais vus, je n’ai contre eux ni rancune ni haine. Ils ne sont pour moi que des entités, des esprits de malfaisance sociale. Et l’acte que j’accomplis ici n’est qu’un moyen révolutionnaire pour hâter l’explosion de la vérité et de la justice.

Je n’ai qu’une passion, celle de la lumière, au nom de l’humanité qui a tant souffert et qui a droit au bonheur. Ma protestation enflammée n’est que le cri de mon âme. Qu’on ose donc me traduire en cour d’assises et que l’enquête ait lieu au grand jour ! J’attends.

Veuillez agréer, monsieur le Président, l’assurance de mon profond respect. »

S’il est un autre article, moins célèbre, qu’il apparaît intéressant de présenter, dans la même optique de témoignage pour un journalisme engagé et au verbe soigné, c’est celui d’Albert Camus sur « La critique de la nouvelle presse ». Il fut publié dans le quotidien clandestin Combat du 31 août 1944, à savoir six jour après la Libération de Paris. Notre philosophe, dévoué aux questions sociales et à la chose politique, utilise un ton quelque peu sévère dans cet article afin de déplorer la triste condition des journaux moralement corrompus sous l’Occupation et de se plaindre d’une presse à peine libérée, mais déjà décevante. Il reste cependant conciliant et encourageant dans son espoir de rendre au pays « sa voix profonde », comme il l’écrit.

Quelques passages, des plus évocateurs de la force de l’article, donnent une idée assez claire du journalisme engagé et bien rédigé :

« Puisque, entre l’insurrection et la guerre, une pause nous est aujourd’hui donnée, je voudrais parler d’une chose que je connais bien et qui me tient à cœur, je veux dire la presse. Et puisqu’il s’agit de cette nouvelle presse qui est sortie de la bataille de Paris, je voudrais en parler avec, en même temps, la fraternité et la clairvoyance que l’on doit à des camarades de combat.

[…]

L’appétit de l’argent et l’indifférence aux choses de la grandeur avaient opéré́ en même temps pour donner à la France une presse qui, à de rares exceptions près, n’avait d’autre but que de grandir la puissance de quelques-uns et d’autre effet que d’avilir la moralité de tous. Il n’a donc pas été́ difficile à cette presse de devenir ce qu’elle a été́ de 1940 à 1944, c’est-à-dire la honte de ce pays.

[…]

En fait, nous avons seulement occupé des locaux, où nous avons confectionné des journaux que nous avons publiés en pleine bataille. C’est une grande victoire et, de ce point de vue, les journalistes de la Résistance ont montré un courage et une volonté qui méritent le respect de tous. Mais, et je m’excuse de le dire au milieu de l’enthousiasme général, cela est peu de chose puisque tout reste à faire. Nous avons conquis les moyens de faire cette révolution profonde que nous désirions. Encore faut-il que nous la fassions vraiment. Et pour tout dire d’un mot, la presse libérée, telle qu’elle se présente à Paris après une dizaine de numéros, n’est pas très satisfaisante.

[…]

Puisque les moyens de nous exprimer sont dès maintenant conquis, notre responsabilité vis-à-vis de nous-mêmes et du pays est entière. L’essentiel, et c’est l’objet de cet article, est que nous en soyons bien avertis. La tâche de chacun de nous est de bien penser ce qu’il se propose de dire, de modeler peu à peu l’esprit du journal qui est le sien, d’écrire attentivement et de ne jamais perdre de vue cette immense nécessité́ où nous sommes de redonner à un pays sa voix profonde. Si nous faisons que cette voix demeure celle de l’énergie plutôt que de la haine, de la fière objectivité́ et non de la rhétorique, de l’humanité́ plutôt que de la médiocrité́, alors beaucoup de choses seront sauvées et nous n’aurons pas démérité́. »

Ces deux écrits historiques de Zola et Camus entrent tout à fait dans le registre des articles « aux parfums artistiques de passion et d’engagement ». Toutefois, ils commencent à dater un peu. Que doit-on comprendre par là : qu’actuellement une presse de ce genre n’est plus possible ? Que la belle plume a violemment été arrachée à l’oiseau du bon goût littéraire ?

La suite, au prochain épisode.

Ecrire à l’auteur : loris.musumeci@leregardlibre.com

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