Le revenu de base : après moi le déluge !

Le Regard Libre N° 14 – Nicolas Jutzet

Le revenu de base inconditionnel (RBI) est un versement mensuel par une caisse publique, à chaque individu, d’une somme d’argent suffisante pour couvrir les besoins de base et permettre la participation à la vie sociale, comme une rente à vie. C’est la concrétisation d’un droit humain fondamental.

La thématique prend de l’ampleur, les articles de journaux et les émissions traitant du sujet s’enchaînent. Les formulations sont diverses : revenu de base inconditionnel (RBI) en Suisse, la forme française qu’on connaît sous le nom de LIBER (défendu par le think-tank Génération libre), ou encore sous le terme d’allocation universelle, revenu universel de base, voir même d’impôt négatif. Leur point commun ? Ils annoncent un changement radical de notre société. Ca tombe bien, les citoyens suisses pourront donner leur avis sur la question au mois de juin. Mais avant de s’attaquer à la version helvétique, un pe-tit rappel historique s’impose.

La genèse de l’idée nous viendrait d’un certain Thomas More, philosophe anglais, qui décrivit, dans son essai politique Utopia paru dans le courant du XVIe siècle, son modèle de société idéale. Elle répondait au critère suivant lequel « la richesse nationale est si également répartie que chacun y jouit en abondance de toutes les commodités de la vie », soit les prémices d’un revenu de base universel, ou du moins une promesse de redistribution que l’on retrouve aujourd’hui. Il essayait de répondre aux premiers signes de ce qui deviendra la révolution agricole au XVIIIe siècle (rationalisation des récoltes, en-closures et fin de la jachère).

Cette révolution laissa une partie de la population rurale sur le carreau. Thomas More voyait dans un revenu de base un moyen de subvenir aux besoins de ces derniers. Depuis, le projet n’a eu de cesse de faire débat, aux quatre coins du monde. Au point d’intéresser Milton Friedmann, économiste éminent du XXe siècle, qui finit par défendre le concept. Pour lui, un revenu minimal donne la capacité de prendre des risques parce qu’il autorise l’échec. De ce point de vue, il représente moins un droit qu’une mécanique de libération.

Comment expliquer alors que ce projet, si positif de prime abord, n’ait jamais, ou presque, été mis en place ? Pour répondre à cette question, prenons comme exemple la votation à venir.

Le RBI version Suisse

Le projet : L’initiative populaire « Pour un revenu de base inconditionnel », déposée le 4 octobre 2013, avec 126’408 signatures valables, par un groupe indépendant des partis politiques et neutre sur le plan confessionnel, demande l’introduction d’un revenu de base inconditionnel qui doit permettre à toutes les personnes vivant en Suisse de mener « une existence digne » : grâce à lui, il devrait être possible de vivre modestement, mais dignement, et de participer à la vie sociale en étant libéré de la nécessité d’exercer une activité lucrative. Aucun montant n’est indiqué dans le texte de l’initiative, mais les auteurs soumettent à la discussion l’idée d’un revenu de 2500 CHF par mois pour les adultes. Les enfants et les adolescents jusqu’à 18 ans toucheraient un montant inférieur, par exemple un quart du revenu pour les adultes, soit 625 CHF.

Les faits : Dans l’hypothèse où ce RBI remplacerait toutes les autres assurances sociales, il aurait le mérite de mettre un terme à la bureaucratie et au « flicage » qu’engendre le système actuel. Néanmoins, il va de soi qu’il est impossible de vivre avec un montant de 2500 CHF par mois dans une grande partie du pays. De ce fait, hormis l’AVS (le RBI dépassant la prime maximale), le reste des assurances devrait subsister. Et comme l’AVS est sans doute la moins bureaucratique (eh oui, on va pas contester le fait que quelqu’un soit arrivé à l’âge de la retraite ou surveiller s’il reste bien en âge de toucher la retraite), cela n’apporte rien. Il faut également dénoncer le manque de fédéralisme de cette démarche. Comment peut on croire que le montant permettant de mener « une existence digne » soit le même au fin fond du Jura qu’au centre ville de Zurich ?

Et pourquoi maintenant ?

Nombreux sont ceux qui voient dans le RBI une solution à ce que l’on nomme, souvent avec une crainte incompréhensible, la quatrième révolution industrielle. Cette dernière pourrait, selon une étude de l’Université d’Oxford, basée sur l’analyse de plus de 700 métiers, amener à l’automatisation de 47 % des métiers d’ici vingt ans. Ce qui en soi n’est pas un problème, au contraire, mais qui fait craindre à ces mêmes personnes l’arrivée d’un chômage de masse. Il faudrait donc se préparer à ce choc dès aujourd’hui en instaurant cette allocation universelle. Vu que de toute façon un pan de l’humanité ne pourra plus travailler, préparons le modèle social à cette fin. Quel fatalisme !

« Ma liberté, je veux l’obtenir à la sueur de mon front, à l’activité de mes neurones et non dans une pochette cadeau délivrée par l’Etat. »

Je ne m’attarderai que brièvement sur la vacuité de l’analyse qui veut qu’un chômage structurel attende la Suisse, même le monde, et qu’aucune solution n’existe. Comme si l’homme et le robot n’étaient pas faits pour collaborer, mais pour se combattre et finir par se détruire mutuellement. Comme si de nouveaux métiers n’allaient pas apparaître. Comme si l’humain ne pouvait pas se réorienter, apprendre un nouveau travail. Joseph Alois Schumpeter, connu pour sa théorie de la destruction créatrice, doit se retourner dans sa tombe. Où en serions-nous si nos ancêtres avaient décidé de mettre en place un système de rentiers au moment de l’apparition de la première machine ?

Mais ne nous arrêtons pas à ce fatalisme. Avec l’introduction de ce RBI, toute personne gagnant moins de 2500 CHF par mois n’aurait strictement plus aucune raison de travailler. Et quel bénéfice apporterait-il à ceux qui gagnent plus ? Rien. Strictement rien. Au contraire, son revenu serait surtaxé, et son pouvoir d’achat raboté. Au final, cette solution semble éventuellement pertinente pour une partie des étudiants, qui pourraient consacrer leur temps à étudier, et non plus à travailler le week-end ou le soir. Mais est-ce vraiment souhaitable ? Et que faire de la frange de la jeunesse qui ne fréquente pas le lycée mais ensuite l’université ? Pour l’avoir vécu, je vous signe dès aujourd’hui qu’en acceptant cette initiative, nous enterrerions l’une des plus belles réussites de notre pays : l’apprentissage. Déjà trop peu valorisée, cette filière perdrait de son at-trait. Pourquoi s’embêter à suivre une formation rapportant au départ un salaire largement inférieur aux 2500.- CHF ? D’autre part, l’initiative prétend engendrer et encourager l’innovation. Elle part donc du principe que chaque citoyen est un « start-upper » en puissance. Je suis au regret de leur annoncer que les réels créateurs du monde de de-main trouvent déjà leur bonheur, à condition d’avoir une idée convaincante, au-près de Venture Capital (fonds de capital risque), incubateurs de start-up et autres fonds privés.

Afin de me confronter à la réalité du terrain, et pour éviter de m’enfermer dans une vision déconnectée issue de la lecture des différentes documentations, j’ai pris la peine de me rendre à une conférence traitant du sujet (« Mieux comprendre les enjeux du RBI »). La soirée fut longue. Me voilà coincé au milieu d’adeptes de la décroissance et autres révolutionnaires du dimanche apparemment déçus de la vision actuellement dominante dans notre pays. C’est avec une certaine tristesse que je remarque que le principe libérateur du RBI est en fait un simple prétexte permettant de s’attaquer à l’état de la société. Cette « horrible » société qui pousse au travail, encourage la productivité, la compétition et le profit personnel. Soit les ingrédients qui ont permis le progrès au travers de l’histoire. Pour y remédier, il faudrait donc redistribuer cette richesse à chacun. Et croire naïvement que la source est intarissable.

En me basant sur les différents exemples précédents, je suis convaincu que cette proposition est fondamentalement négative. Elle inverse notre vision de la communauté. Elle nous ferait passer de : « Que puis-je faire pour aider la société par mon action personnelle ? » à : « La société me doit quelque chose, juste car j’en fais partie. Sans contrepartie exigée. » Elle se dit libérale, émancipatrice. Au contraire, je la trouve néfaste, elle nous transforme en assistés « d’office ». Ma liberté, je veux l’obtenir à la sueur de mon front, à l’activité de mes neurones et non dans une pochette cadeau délivrée par l’Etat. Je ne veux pas de votre Pays de Cocagne.

Écrire à l’auteur : nicolas.jutzet@leregardlibre.com

Crédit photo : © Lucas Haussener pour Le Regard Libre

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