En pleines « Forêts »

Promenades théâtrales (2/6)

Le Regard Libre N° 15 – Loris S. Musumeci

« EDMOND. Ma mémoire est une forêt dont on a abattu les arbres. »

Forêts. Une quête tragique pour retrouver les arbres abattus et ainsi reconstruire l’histoire de femmes, d’hommes, de fils, de pères, de frères : d’une famille à l’héritage en ruines, tel un crâne fracassé dont il faut recomposer les morceaux.

La pièce appartient à la tétralogie du Sang des promesses de Wajdi Mouawad. Elle en est la troisième tragédie, réalisée en 2006 ; la première étant Littoral (1997), la deux-ième Incendies (2003), la quatrième Ciels (2009). Selon l’auteur, sans comporter « une suite narrative, ces histoires, puisqu’il s’agit d’histoires avant tout, abordent, de manière différente et, j’ose l’espérer, de manière à chaque fois plus complexe et plus précise, la question de l’héritage. Celui dont on hérite et celui que l’on transmet à notre tour. »

Forêts, c’est l’histoire de Loup, jeune adolescente québécoise autour de laquelle tourne la trame en 2006, mais aussi de sa mère Aimée et de sa grand-mère Luce, ainsi que de Sarah, Ludivine, Léonie, Hélène et Odette. Ces huit femmes, « le sang des promesses » les relie au travers de plus de cent ans : de l’annexion de l’Alsace par l’empire allemand en 1871 au passage vers le dernier siècle du millénaire dans une forêt des Ardennes, à la destinée d’une désertion lors de la Première Guerre Mondiale, à l’aventure d’un groupe de résistants de la Seconde Guerre Mondiale, au camp de Treblinka, lieu navrant de martyre, qui garde pour relique un crâne fracassé à coups de marteau. Cela, en passant par la chute du Mur de Berlin en 1989 ainsi que par un drame de la même année, moins connu, ayant vu l’assassinat, par un tireur fou, de quatorze femmes à l’Ecole poly-technique de Montréal simplement parce qu’elles étaient des femmes. Pour arriver enfin dans un Québec aussi froid que triste de 2006, dans le cœur de Loup. Celle-ci voit s’abattre sur elle les tragiques et silencieuses biographies des sept femmes qui la précèdent, à partir du jour de la mort de sa mère. Suite à cet événement, à l’aide d’un paléontologue français désabusé mais tendre et attentionné, Loup cherche à recoudre la nappe déchirée de l’histoire de sa famille. Dans la douleur et l’amertume d’un passé trop longtemps enfoui, elle s’avance jusqu’au seuil de la porte des ténèbres, où elle découvre, dans sa généalogie, au sein d’une dynamique d’abandon sur abandon, le père qui accable le fils, le fils qui renie le père, le frère qui tue le frère, le jumeau qui viole la jumelle, la mère qui délaisse la fille, la fille qui hait la mère.

Tout cela semble bien sombre. Cependant, si le contenu se révèle d’une réalité crûment affligeante, la fin pénètre en plein cœur de l’espérance par un pardon au nom du passé, celui qui manqua lors de chaque coup de couteau dans le dos de l’histoire familiale de Loup. D’ailleurs, une tragédie n’implique pas forcément une conclusion désastreuse, elle peut même souvent éclater en un sobre et beau bonheur. De fait, le propre d’une tragédie, ce n’est pas une mort dramatique ou la fatalité, mais bien la présence d’une transcendance. Dans Forêts, elle y est notamment par la généalogie et la quête spirituelle de la connaître, signe d’un renouement de la part de notre tragicien avec le théâtre antique. Par cela, la pièce témoigne du tragique au sein d’une famille, qui ne peut trouver sa réponse que dans les promesses d’amour récupérées et soigneusement lavées du sang d’antan qui les avait maculées.

« LOUP. […] / Maman, / Depuis toujours, / L’orage gronde dans nos vies, / La mienne qui commence / La tienne qui se termine. / Moi qui croyait être liée par mon sang au sang de mes ancêtres / Je découvre que je suis liée par mes promesses / Aux promesses que vous vous êtes faites. / Et que vous avez tenues. / Vie sauvée, vie perdue, vie donnée. / Lorsque je serai en proie au tourment, / Je répéterai vos noms comme un talisman contre le malheur. / Odette, Hélène, Léonie, Ludivine, Sarah, Luce, Aimée, Loup / Comme une promesse tenue à jamais. / Et que je répète à mon tour / A celle qui viendra après moi / Pas encore née / Mais qui se souvient déjà de mon visage / Je ne t’abandonnerai jamais. / Je ne t’abandonnerai jamais. / Je ne t’abandonnerai jamais. »

Ecrire à l’auteur : loris.musumeci@leregardlibre.com

Crédit photo : d2jv9003bew7ag.cloudfront.net

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