Vers la suppression de l’argent liquide ?

Le Regard Libre N° 17 – Nicolas Jutzet

Sorti le 12 avril dernier, le nouveau billet de 50 francs est la première coupure de la neuvième série mise en circulation par la BNS. Cette dernière nous promet un passage par étape de la huitième série à la neuvième d’ici fin 2019. En plus de l’inévitable débat sur son esthétique, une question de fond émerge : avons-nous encore besoin d’argent liquide ? Et si, finalement, à l’heure du tout numérique, ces encombrants bouts de papier étaient devenus anachroniques ?

Cachés derrière un amour de la transparence, certains profitent de l’occasion pour dénoncer la dangerosité de l’argent liquide. Il permettrait de transporter discrètement d’énormes montants et de faciliter ainsi la circulation d’argent sale, la corruption et le financement d’activités illégales. Alors, ces devises, menace réelle ? ou s’agit-il d’un prétexte fallacieux cachant des intentions moins avouables ? Tour d’horizon de ce qui se fait dans le monde, et de ce que nous réserve le futur.

Les transactions en espèces ont mauvaise presse. Le phénomène est ancien, mais il semble s’être considérablement accéléré avec les récents attentats en France. Croyant bien faire, la politique s’est emparée de la problématique. Cette croisade contre le cash connaît ses premières victimes : la Banque centrale européenne va cesser d’imprimer le billet de 500 euros à partir de 2018 ; en France, on retiendra l’interdiction de tout paiement en liquide de plus de 1’000 euros, ou l’obligation pour les établissements bancaires de signaler toute personne qui effectue des dépôts ou retraits d’espèces supérieurs à 10’000 euros par mois.

Beaucoup plus avancée, la Suède est en passe de devenir « cashless ». Au pays des espèces en voie de disparition, seul 20 % des achats dans le commerce se règlent encore en cash. Le montant de couronnes (monnaie suédoise) en circulation avoisine à peine les 9 milliards de francs. En comparaison, notre chère Confédération paraît outrageusement conservatrice. Les billets en circulation représentent 67’412’087’130 de francs suisses. Et la limite pour les paiements en espèce est fixée à… 100’000 francs !

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L’indépendance monétaire et la liberté relative laissée aux citoyens helvétiques fait grincer des dents en haut lieu. Car en plus d’être une monnaie réputée stable, elle possède l’un des derniers gros billet en libre accès : le billet de 1000.- francs. Ce dernier ne pèse pas moins de 47 milliards de francs dans le bilan de la BNS, bien qu’il ne représente qu’une dizaine de pourcents des billets en circulation. Et contrairement à ce que veulent bien nous faire croire nos amis pourfendeurs de l’argent liquide, les gros billets sont avant tout appréciés par les épargnants. La BNS l’avoue d’ailleur’s à demi-mot sur son site internet : Depuis 2008, le numéraire (le cash) a regagné du terrain en tant qu’instrument de réserve. La demande accrue de billets de banque s’explique notamment par la persistance de taux d’intérêt bas. En outre, la crise des marchés financiers et celle de la dette ont rendu la détention de numéraire encore plus attrayante.

Cet amour du billet arborant la tête du peu connu Jacob Burckhardt cache donc principalement un manque de confiance envers les politiques économiques hasardeuses ayant cours actuellement. Aujourd’hui, à cause de certaines banques centrales fonctionnant avec des taux d’intérêt directeurs au-dessous de zéro, le monde marche sur la tête. Il inverse les rapports traditionnels entre créanciers et débiteurs. Pour faire simple : auparavant, celui qui prêtait son argent recevait une rémunération pour le risque encouru. Désormais, c’est le contraire. On doit payer pour prêter (déposer) son argent. Pour l’instant, cette aberration n’est pas encore totalement appliquée aux particuliers en Suisse. Seuls ceux qui possèdent plus de 100’000 francs en dépôt sont touchés.

Le but de cette politique de destruction de l’épargne est de forcer les gens à dépenser, pour relancer la croissance et amener de l’inflation. Petit problème, la population manque de confiance en l’avenir, et de ce fait thésaurise. Ce qui rend les politiques de relances inefficaces. Du coup, on applique un taux négatif pour « sanctionner » cette frilosi-té. C’est là qu’interviennent nos chers billets de 1000.- francs. Ils font office de sortie de secours pour ceux qui refusent de se voir ponctionner leur épargne par les banques, et qui en même temps refusent d’investir. On préfère stocker le tout dans un coffre privé, à l’abri des taux d’intérêts négatifs.

Désespérés par cette indiscipline, les banques centrales et certains politiciens ont déclaré la guerre à l’argent liquide. Seul coupable à leurs yeux de l’inefficience de leur politique abracadabrantesque. Une fois l’argent liquide supprimé, le citoyen sera bien plus facilement manipulable. C’est une évidence ; qui déciderait de laisser son argent sur son compte au lieu de le dépenser si, jour après jour, il perd de la valeur ? Imaginez-vous que ces mêmes apprentis sorciers envisagent de déposer une somme d’argent sur tous les comptes bancaires (« helicopter money ») pour créer de l’inflation. Comme pour le RBI, l’argent semble tomber du ciel.

La disparition de l’argent physique : une atteinte à la liberté

Derrière cette innocente lubie de la transparence qui nous mènera à la disparition du numéraire, se cache une atteinte gravissime à notre liberté. Au lieu d’une remise en question quant à la pertinence des politiques économiques en place, nous assistons à une joyeuse destruction du pouvoir de décision de tout un chacun. On nous expliquera qu’il s’agit d’une mesure nécessaire pour arriver à enfin relancer nos économies fatiguées. Ce qui est faux. Et c’est peut-être le plus triste dans l’histoire ; on restreindrait les libertés sans arriver à un misérable résultat positif. Car contrairement à ce que croient ces bureaucrates, la relance passe par la confiance (et donc la demande), et non par l’accès facilité au crédit (politique de l’offre) ou par l’obligation de dépenser son argent. Alors certes, l’abandon du numéraire permettrait d’éviter certains braquages, cambriolages et autres vols à la tire. Cela ne règlerait cependant pas le problème. Tout au plus, les malfrats se réorienteraient sur des cas de fraude à la carte de crédit. Rien qu’à ce jour, 5 % des titulaires de cartes de crédit ont été victimes d’une fraude.

Toutefois, un espoir existe : les monnaies virtuelles. La plus connue, le Bitcoin, fonctionne grâce à la technique du « blockchain » (chaîne de blocs), un système décentralisé où les utilisateurs valident leurs transactions entre-deux. On élimine donc les intermédiaires que nous connaissons dans le monde bancaire. D’autres crypto-monnaies voient le jour, et comme elles échappent à tout pouvoir, elles sont attaquées. Avec les mêmes arguments que l’argent liquide : mettre fin au blanchiment d’argent et aux divers trafics illégaux (drogues, armes). Marine Le Pen s’est même jurée d’en interdire l’utilisation si elle venait à être élue en 2017.

Selon son auteur, le nouveau billet de 50.- francs doit nous inviter à l’aventure, son motif principal étant le vent. Celui qui, tel qu’au contact d’un pissenlit au capitule fleuri, nous arrache avec une douce violence de notre confort habituel. C’est le vent de l’espoir. Celui des lendemains qui chantent. Un chant de liberté !

Ecrire à l’auteur : nicolas.jutzet@leregardlibre.com

Crédit photo : © Réseau International

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