De l’érotisme

Oeuvre d'un peintre italien anonyme

Un article de Loris S. Musumeci paru dans Le Regard Libre N° 17

Je voudrais accourir aux pieds de mademoiselle, l’embraser de mes bras de feu, sentir son cou parfumé de grâce, caresser ses seins onctueux couverts d’un fin tissu blanc qui lui sert de robe, découvrir ses lèvres fines et souples, mais je me contente de la regarder, belle qu’elle est, manifestant son être à mes yeux. Pourquoi ce désir brûle-t-il en moi ? Parce qu’Eros l’a insufflé en moi, et il l’a insufflé en chaque homme, en chaque femme. Il y a donc quelque chose de naturel en moi qui accélère le rythme dansant de mon cœur, serre ma gorge et déstabilise mon corps entier par un léger tremblement de jambes lorsque face à moi se révèle, fascinante, la douce colombe.

Si c’est bel et bien Eros qui m’a fait cadeau du désir, il s’agit de le penser par l’érotisme, objet de la présente réflexion. Avant tout, il ne faut pas confondre érotisme et pornographie. Le premier fait délicatement émaner la chaleur de la chair, la seconde crache la froideur de la femme-objet, une poupée dans tous les sens du terme. Le premier chante sotto-voce un léger orgasme, la seconde hurle de douleur. Le premier disparaît, la seconde tue le premier et se déploie malicieusement partout. A l’heure où la pornographie, discrètement escamotée, se trouve à deux « clics » de ma main, soumise au triste voyeurisme, il est essentiel d’établir une nette et rigide distinction avec l’érotisme pour le comprendre.

Est érotique ce qui relève du désir naturel en moi à découvrir l’autre dans son corps et son intimité – ce n’est point le cas de la pornographie qui n’a d’autre finalité que de jouir à tout prix, séparant matière et âme, en esclavage complet à son propre sexe excité qu’il faut apaiser de suite et toujours. L’érotisme est pleinement spirituel, pleinement charnel ; de la simple joie à apercevoir furtivement le regard de la bien-aimée au plaisir de sentir sa peau contre la mienne, il demeure, là, présent, livré entre les amants. L’érotisme est, par là, aussi dans un cadre de courtoisie et poésie. Depuis les origines, il est présent sous ces formes. L’homme a effectivement toujours eu des yeux pour contempler, et la beauté féminine fut, est et sera continuellement d’un charme exceptionnel, qu’on ne peut trouver nulle part ailleurs. Le texte du Cantique des cantiques dans la Bible en témoigne :

« Comme sont beaux tes pieds dans les sandales,
fille de noble !
Les contours de tes hanches sont comme des anneaux,
œuvre de mains d’artiste.
Ton nombril est une coupe en demi-lune :
que le mélange ne manque pas !
Ton abdomen est un monceau de blé bordé de lis.
Tes deux seins sont comme deux faons,
jumeaux d’une gazelle.

[…]

Que tu es belle, et que tu es gracieuse,
amour, fille délicieuse !
Ta stature que voici est comparable à un palmier ;
et tes seins, à des grappes. »[1]

%22Le rêve%22 de Picasso

Le rêve (Pablo Picasso)

La poésie est une parole vivante et adressée. L’érotisme, siégeant en cette dernière, devient alors également une rencontre. Un face-à-face du triple « E » : émouvant, époustouflant et envoûtant. Il implique en cela un rite, une posture ainsi qu’une conduite proprement humains. L’autre est une offrande de son regard et son corps, il se donne au combat loyal du désir. Le philosophe Fabrice Hadjadj médite cette réalité dans son ouvrage La profondeur des sexes au service d’une découverte de la mystique de la chair :

« Le lien se découvre soudain, improbable, entre divers aspects de notre morphologie : l’aplomb de notre posture fait éclore en même temps la nouveauté de notre parole et l’originalité de notre étreinte. On connaît la classique leçon : la station droite libère les mains, qui ne sont plus pattes pour la locomotion mais décuple pointe préhensile ; et les mains libèrent le visage, qui n’est plus gueule pour la préhension mais avant-poste du logos. Ce dont on s’avise moins, c’est que le fait de se tenir debout fait aussi basculer le vagin de l’arrière vers l’avant. Il n’y a plus une femelle qui s’attaque dans le dos. Il y a une femme qu’il faut affronter de face. Les lutteurs sont à égalité d’armes. Ils s’exposent l’un à l’autre à égale vulnérabilité. Chacun fait son avance puis son avancée, et ne se retire que pour s’avancer encore. Chacun s’offre de tout son long, de tout son large, de toute sa profondeur. Car les regards et les mains, la nudité et le langage sont impliqués dans cette offrande. »[2]

Tu es un fruit sucré, ô toi, ma belle demoiselle. Le désir de t’offrir la saveur salée de mon corps et de goûter à tes douces joies fait couler en mes veines un sang agité telle une vague mousseuse qui sur le rocher vient s’abattre, et me donne un élan incomparable de vie, soutenu par le divin souffle d’Eros. L’érotisme est grand, il éduque la chair et élève l’âme.

Ecrire à l’auteur : loris.musumeci@leregardlibre.com

[1] La Bible, Cantique des cantiques 7, 2-8

[2] FABRICE HADJADJ, La profondeur des sexes, Editions du Seuil, Paris, 2008, page 89

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