La tolérance, ce n’est pas tout accepter

Le Regard Libre N° 18 – Jonas Follonier

Dans la philosophie politique, une question mérite qu’on y porte toute notre attention, vu les situations inédites auxquelles sont confrontées nos sociétés occidentales actuelles. Un grand changement est survenu ces dernières décennies. Il ne s’agit pas de la technologie, vieille comme le monde, ni des bouleversements écologiques, eux aussi vieux comme le monde. Non, je veux parler du politiquement correct – et ne vous dites pas à ce stade que vous avez affaire aux propos d’un extrémiste de droite un peu simplet ; les lignes que vous lisez émanent d’un libéral.

Le politiquement correct est apparu à la suite de la Seconde Guerre mondiale. L’intelligentsia européenne, qui voulait se racheter du passé colonial, esclavagiste, impérialiste et raciste de l’Europe et qui ne pouvait plus trouver refuge dans le marxisme car il avait également montré son horrible visage, se tourna vers une idéologie qui était alors l’invention de quelques penseurs mais qui désormais fait presque l’unanimité : celle consistant à dire qu’il faut respecter toutes les croyances et tous les modes de vie. L’axiome sous-jacent est que toutes les civilisations sont égales.

Or à mesure que cette pensée expiatoire s’est répandue dans les universités européennes et américaines, l’Occident a également connu une hausse progressive de l’immigration, un brassage des cultures et des ethnies ainsi que l’apparition du terrorisme. Nous sommes aujourd’hui à un point de l’Histoire où nous devons avouer une chose importante : le politiquement correct n’est pas une bonne solution. Il est même un danger dans la mesure où, comme le montre Alain Finkielkraut dans son essai avant-gardiste La défaite de la pensée (1987), il renvoie chaque individu à sa culture et a donc comme effet de séparer encore plus les différentes communautés et d’attiser les tensions.

La toute-puissance du politiquement correct a aussi pu être possible grâce au procès des Lumières entamé par Horkheimer et Adorno. Les camps de concentration, l’antisémitisme, le racisme, tout cela, nous disent-ils, est un résultat de la philosophie de la raison – bref, des Lumières. Or ce procès est faux. Qui pourrait soutenir que les théories eugénistes d’un Hitler aient quoi que ce soit de rationnel ? Est-ce la rationalité des philosophes allemands, ou plutôt le ressentiment d’un pays meurtri par la Première Guerre, qui est la principale responsable d’Auschwitz ? Le ressentiment, bien sûr.

Je fais partie de ceux qui ne voient pas les Lumières comme une étape parmi d’autres dans le suprématisme matchiste et raciste de l’Europe, ni comme une révolution qui, en détruisant toutes formes d’autorité, nous a fait perdre les valeurs les plus importantes telles que la hiérarchie, la religion ou encore la tradition. Non, les Lumières constituent une époque bénie de la philosophie occidentale durant laquelle les concepts les plus importants pour nos Etats modernes ont été énoncés : la liberté, la laïcité, la culture, l’universalité ou encore la justice.

Et il est temps de rappeler que la notion de tolérance a justement été élaborée dans la philosophie du XVIIIe siècle. John Locke est l’un des penseurs à l’avoir théorisée. Nous allons ici nous cantonner à son disciple français : Voltaire. Dans son traité, François-Marie Arouet (c’est son vrai nom), fait reposer la tolérance sur le principe suivant : « ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fît ». Les croyants doivent tolérer les non-croyants, c’est-à-dire accepter qu’autrui pense différement. L’Etat, quant à lui, doit tolérer les différentes religions, c’est-à-dire accepter qu’elles habitent sur son territoire.

Or selon Voltaire, il existe des situations où l’Etat doit être intolérant : il s’agit des cas où certaines personnes, par fanatisme, portent atteinte à l’harmonie de la société. Qui est fanatique n’est pas tolérable. La tolérance, ça se mérite. Ainsi, nous voyons bien que Voltaire pose des limites pertinentes à la tolérance. Et quoique ce dernier n’ait jamais imaginé le genre d’affaires que nous vivons actuellement, sa pensée permet de nous questionner sur la marge de tolérance que nous devons avoir pour des revendications telles que le port du voile islamique en classe ou le refus d’étudier des œuvres jugées immorales telles que Madame Bovary, symbole du génie littéraire français.

De plus, comme le montre de façon admirable le philosophe israëlo-suisse Carlo Strenger dans son ouvrage récent Le mépris civilisé, la tolérance des Lumières avait comme principal but de libérer l’être humain de l’autorité arbitraire de l’Eglise et d’instaurer le droit à la critique, placée au-dessus de toute répression. Il s’ensuit que le politiquement correct, en remplaçant l’esprit critique par l’esprit relativiste du « tout se vaut » et en transformant la critique universelle en un respect universel, se situe en fait à l’opposé des Lumières et de leur humanisme, bien qu’ils s’en revendiquent pour paraître éclairés.

Carlo StrengerLe psychologue et philosophe actuel Carlo Strenger
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Ainsi, il conviendrait qu’à la place du respect inconditionnel envers toutes les formes de croyances et de modes de vie, nous rétablissions la tolérance de Voltaire et de ses collègues libre-penseurs. En effet, il est de notre droit et même de notre devoir, pour faire face aux événements qui s’imposent à nous, de mépriser certaines croyances si nous les jugeons irrationnelles, nuisantes ou tout simplement aberrantes. Et ce, à condition que nous fassions la distinction qu’établissaient les Lumières entre l’homme et ses croyances : il faut toujours respecter un homme, quel qu’il soit, mais il est permis de s’interroger sur ses croyances.

Ecrire à l’auteur : jonas.follonier@leregardlibre.com

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