L’amitié est un élan du coeur

Un article de Sébastien Oreiller paru dans Le Regard Libre N° 19

Personne ne sait vraiment ce que c’est. Et pourtant, l’amitié, la vraie, est sans doute l’une des attractions que l’être humain connaît le mieux, celle qui donne à sa vie la valeur d’être vécue. Sujet mille fois rabattu, l’on pourrait se contenter ici de réaliser une anthologie des différentes doctrines. Ce ne sera pas le cas. La première distinction que je serais tenté d’opérer, la plus vitale sans doute, est celle entre l’amitié et l’accointance, entre l’ami et le copain dirions-nous, ou l’ami et le pote. On a des potes, on en perd, on en gagne, on en retrouve, peu importe. Un ami est un, on ne peut pas s’en passer. Comme le résume si bien le proverbe, les amis se comptent sur les doigts d’une main. Je pense qu’on ne peut pas les compter sur plus qu’un doigt, mais cela reste encore à prouver.

Du point de vue ontologique, qu’est-ce que l’amitié ? Je dirais que c’est un élan du cœur. L’amitié ne peut être un acte intéressé en soi, l’ami n’étant pas là pour ravir quelque chose à l’autre ; mais du point de vue inverse, il ne saurait y avoir amitié sans un échange perpétuel. L’amitié ne peut être qu’émulation, pousser l’autre en avant, alors qu’il nous tend lui aussi une main aidante. Emulation : un mot trop souvent oublié à notre époque, si éloignée de l’agôn grec, de la passion d’être le meilleur, mais de ne pas l’être tout seul.

Question plus difficile, maintenant : quelle est la différence entre l’amitié et l’amour ? L’amitié est-elle une version inférieure du sentiment amoureux (si tant est que l’amitié doive en différer) ? Sûrement pas : l’amitié est souvent plus durable que l’amour. Qui serait prêt à sacrifier ses amis, les vrais, pour un amour qui se consume si vite ? Une version non-physique de l’amour, alors ? Pas forcément : cela est particulièrement patent dans les amitiés homme-femme. Que l’on pense à toutes les épouses jalouses des amies de leur mari, et de tous les hommes jaloux des copines de leurs amis ! Certaines amitiés peuvent également se transformer en sentiment amoureux ; parfois, ce sont des amours qui deviennent amitié. Le physique n’en est donc pas forcément exclu.

De manière plus triviale, quelles sont les caractéristiques de l’amitié ? D’abord, l’amitié est toujours quelque chose d’unique. Il est étonnant de voir à quel point nous pouvons ne pas ressembler à nos amis, et surtout à quel point nos amis peuvent ne pas se ressembler du tout entre eux. L’amitié est donc un phénomène imprévisible, qui n’est guidé ni par les réflexes de classe, ni de sexe, ni de tempérament. Souvent un coup de foudre, en quelque sorte. Il suffit de quelques paroles échangées, et l’on sait que l’on a affaire à quelqu’un d’important, et de quelques instants passés ensemble pour mesurer l’influence que cette personne aura sur notre vie.

L’amitié, c’est aussi le début et la fin de son petit soi, la fin du mien et du tien, des comptes quand on va au restaurant, la fin de mes habits, la fin de mes intérêts égoïstes, le début du bonheur de l’autre comme recherche de son propre bonheur. Aussi difficile que cela puisse être. Mais l’amitié, c’est aussi la franchise et l’honnêteté. L’amitié, enfin, c’est aussi le silence, une fois que tout a été dit, le silence à deux, quand le soi se perd dans l’autre.

Revenons-en à ma première observation : que l’ami n’est pas un pote. C’est un symptôme de l’époque moderne, de l’époque sociale pourrions-nous dire, que chacun ait une ribambelle de copains, mais si peu d’amis (Facebook en étant la preuve, tout utile que s’avère cet outil). Il y a, à mon sens, trois remèdes à cette situation : 1) finir par accepter que l’amitié est de l’amour, et se le dire, ce qui est extrêmement difficile à une époque hypersexualisée. 2) arrêter de vouloir être ami avec tout le monde, comme on veut des « likes » sur sa photo de profil. La distance et le respect, la conscience de soi-même et de sa valeur, sont parfois plus aptes à attirer la reconnaissance de ses pairs. Mieux vaut ne pas aimer grand’chose, mais l’aimer à fond ! 3) remercier l’autre de la place qu’il a dans notre vie ; et ne pas partager cette intimité avec les autres, cela ne les concerne pas. Tout n’est pas public.

Je conclurais sur cette note que l’amitié est sans doute la relation la plus exigeante de toutes, parce que la plus durable, celle qui nous pousse le plus à nous remettre en question, mais aussi celle qui nous offre le plus de réconfort et de bienveillance. Je ne puis souhaiter au lecteur plus grand bonheur que de trouver l’ami tel que je l’ai.

A mon ami

Ecrire à l’auteur : sebastien.oreiller@netplus.ch

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