« Si le peuple pense mal, il faut changer le peuple »

Le Regard Libre N° 19 – Nicolas Jutzet

Rejet de l’EEE en 1992, refus de la constitution pour l’Europe en 2005, 9 février 2014 en Suisse et désormais le Brexit. Le point commun de ces votations ? La grande majorité de la classe politique se prend une claque, par une partie du peuple qui refuse de suivre l’avis d’une élite trop sûre d’elle. Et souvent, loin de faire preuve d’intelligence en se remettant ne serait-ce que légèrement en question, cette dernière s’enfonce par la suite encore plus dans l’embarras, en stigmatisant l’avis sorti des urnes, en remettant en cause la compréhension même de la votation. Cette élite qui s’autoproclame « éclairée » pratique la démocratie par beau temps. Sans comprendre le message envoyé pendant les averses, elle crée des orages.

Le récent Brexit est un exemple parfait. Les jours suivant le résultat, nombreux journalistes, écrivains, politiciens et autres sociologues en souffrance morale sont venus nous expliquer que, malheureusement, c’étaient l’ignorance, le populisme, le racisme et la vieillesse qui se sont imposés. En face ? L’intelligence, l’ouverture, le progressisme et la jeunesse. Rien que ça. On aura même droit aux articles regroupant les témoignages des pro-brexit qui regrettaient de l’avoir voté, agrémentés de graphes montrant une explosion de questions type « Que se passe-t-il si nous quittons l’UE ? Qu’est-ce que l’UE ? » sur Google. Le tout pour nous expliquer que finalement, même si le oui s’était imposé, cela ne représentait pas une réelle volonté du peuple.

Inutile de préciser que personne n’a relayé les témoignages de ceux qui ont voté « in » par peur des conséquences cataclysmiques annoncées par les défenseurs du statuquo, alors qu’ils n’étaient pas forcément en désaccord total avec les partisans du « leave ». Et inutile, toujours, de rajouter que Google a précisé quelques jours plus tard que la quantité de questions soi-disant massives posées suite au Brexit sur son moteur de recherche étaient en fait risibles (à peine un millier). Et, de toute façon, comment être sûr que ces questions aient été posées par des partisans du « out » plutôt que du « in » ? Personne n’a le monopole de l’ignorance.

Autre grand thème pour les médias : la gérontocratie. Qui n’a pas eu droit à ce graphique dénué de toute valeur scientifique tant il était incomplet, qui montrait que les « jeunes » étaient très majoritairement pour le « in » alors que les aînés suivaient le « out » ? « Le passé vient de voter contre le futur ». Là encore, aucun europhile n’a eu le courage d’admettre que ces jeunes à qui l’on venait de « voler l’avenir », ne s’étaient en large majorité même pas déplacés jusqu’au bureau de vote. Donc, on vous vole « votre avenir », et vous ne daignez même pas vous déplacer pour essayer d’éviter cette tragédie ? Il est évident que le vote d’une classe d’âge peut prétériter une autre, mais pour le déplorer il faut que cette dernière se déplace, se mobilise. Nous avons la même problématique avec l’AVS, qui est le vol d’une génération par l’autre. Mais que faire si personne ne le dénonce ? Et si la jeune garde se laisse faire ? Reprocher simplement à la partie la plus expérimentée de la population de s’exprimer sans analyser en profondeur une décision relève au mieux de la bêtise.

Passons maintenant à l’argument de l’ignorance. Il sous-entend que les champions du oui sont d’affreux xénophobes, ayant joué avec les viles pulsions des petites gens. On leur reproche un discours simplificateur, outrancier, manquant de hauteur. Ce qui, en partie, est vrai. Mais que faire face aux pourfendeurs de la sortie qui ont passé l’entier de la campagne à promettre un Armageddon en cas de « leave » ? Difficile d’être rationnel quand l’argument principal du camp d’en face est un mensonge éhonté ! On devrait en premier lieu regretter la pauvreté générale du débat, sans blâmer l’un ou l’autre camp en particulier. Il y avait pourtant tellement d’arguments percutants en faveur du maintien. Seul problème, l’UE a servi de défouloir et d’excuse à de nombreux gouvernements dans les années précédentes. Comment désormais défendre cet idéal sans être accusé d’opportunisme ?

Pourtant, cette votation aurait pu être l’occasion parfaite pour une réforme de l’UE, dans une logique de retour à plus de souveraineté nationale demandée aux quatre coins de l’Europe, une sorte de « win-win » où chacun pouvait admettre ses erreurs. Mais non, il a fallu que les amis de Bruxelles s’entêtent et s’enferment dans leur tour d’ivoire. Au point d’arriver à demander une Europe plus fédérale dans les jours suivants le vote, alors même que c’est le grand défaut de l’Union… Mais là encore, si le peuple est contre, c’est qu’il ne comprend pas, que les enjeux le dépassent. On en revient à « Si le peuple pense mal, il faut changer le peuple ». L’idée pourtant n’est pas de nier la difficulté et la complexité de la problématique qui est évidemment immense, mais de prendre le temps d’expliquer, de convaincre, de débattre pour rallier la masse à sa cause. Mais convaincre prend du temps, du courage et de l’énergie.

C’est donc avant tout un problème de vision globale, pour ces thuriféraires d’un Etat-providence, généreux avec l’argent des autres, qui souhaitent agrandir les pouvoirs de l’Union, et donc surtout les leurs, au détriment des Etats qui paradoxalement et malgré le même amour collectiviste, sont des freins sur la route qui, comme l’indiquait de son temps Friedrich Hayek, mène à la servitude, corollaire de la centralisation. La seule Europe viable est une Europe confédérale, dont la principale force serait l’absence de pouvoir politique. Quitte à devoir subir les erreurs inévitables de l’Etat sous sa forme actuelle, autant que ce soit à une échelle locale qui permet d’identifier les fautifs et de les remplacer. C’est un premier pas dans la bonne direction.

De plus, une chose me fera toujours sourire. Les mêmes qui viennent larmoyer sur les plateaux de télévision, ou qui dans leurs éditoriaux déplorent la bêtise du peuple, ne se demandent jamais comment on en est arrivé là. Cette foule de petits esprits, éduqués dans vos écoles publiques, biberonnés à la mamelle de l’Etat, de la naissance à la mort, s’ils deviennent vils, ignorants et déviants, à qui la faute ? Et le populisme, créé par votre incompétence, votre mépris de ceux qui vous font vivre, et par votre amour sans limite du pouvoir, à qui la faute ? Et je n’entends jamais personne venir dénoncer ces mêmes votants quand gracieusement ils glissent votre nom dans l’urne. Soyez conséquents, assumez votre bilan. Savoir « servir et disparaître » est devenu rare, même en Suisse.

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Le candidat libertarien à la Présidence des Etats-Unis, Gary Johnson (© KRWG)

Préparez vous à vivre pareil supplice avec la présidentielle américaine, traitée de manière totalement manichéenne. D’un côté le méchant Trump, de l’autre la sérieuse Hillary Clinton. Trump est pourtant le candidat républicain le mieux investi de l’histoire ! Et l’ancienne secrétaire d’Etat, une va-t-en-guerre doublée d’une inconscience machiavélique. Le but n’est pas de défendre l’un ou l’autre, mais simplement d’être objectif et de relayer des faits, pas de discréditer un candidat sans même avoir lu son programme. Et en passant, qui a entendu parler du troisième candidat en lice pour la présidence ? Gary Johnson, ancien gouverneur du Nouveau-Mexique, libertarien modéré, qui mériterait bien plus d’attention tant il paraît brillant en comparaison de ses deux adversaires…

Ecrire à l’auteur : nicolas.jutzet@leregardlibre.com

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