Rwanda, la terre du silence

Le Regard Libre N° 20 – Justine Aymon (notre invitée du mois)

Les jeunes de l’Association Tête au Cœur, établie à Sion en Valais, sont partis découvrir le Rwanda avec ses tragédies et ses beautés. Ils ont été accueillis par le Foyer de charité de Remera, situé au nord du pays. Le groupe a pleuré, ri, chanté, dansé, vécu trois semaines durant avec les membres de la communauté.

Une paix. C’est le premier ressenti que j’exprimerais en parlant de ce voyage, de ce pays. La paix des silences.

Il y a le silence des paysages. Ce pays aux mille collines, ces sentiers en terre rouge, ce lac aux îles innombrables, ces volcans aux flancs luxurieux, cette savane vivante d’animaux sauvages, ces champs interminables, ces couchers de soleil rouges.

Il y a le silence de la vie, une vie sans complication quotidienne ni pensée futile, une vie que l’on ne s’imagine pas, que l’on ne théorise pas, une vie que l’on accueille. Cette population si réjouie par l’étranger et la nouveauté, si généreuse et pleine d’amour envers celui qui se présente, dans les repas offerts, les chants d’accueil, les cadeaux de départ. De la danse, beaucoup de danse, et du chant, des messes animées par le djembé, des journées ponctuées par le travail de la terre dans les villages et par des services au foyer, la cuisine, le repassage, la vaisselle, les cours de français. Des femmes et des hommes pieds nus, la tête surplombée par de grandes charges, des bébés accrochés au dos de femmes, d’enfants. Il y a là une vie simplement vécue, sans pourquoi et sans demain. Et une passion, une passion indicible pour la vie.

Il y a le silence de l’horreur, celui de la douleur gravée dans les regards de commémoration. Un pays durement éprouvé et une population décimée. Cent jours, plus de 800’000 morts. Des listes de personnes à éliminer, des cartes d’identité, telles des bombes à retardement, marquées par la différence ethnique, des églises explosées, des enfants décapités, démembrés à la machette, des femmes violées, des voisins meurtriers, des amis traîtres et trahis, des fosses communes, des cadavres jonchant les rues, une épouvante omniprésente et sans fin. « Le silence des oiseaux ». « Le Rwanda était devenu une île désertée et abandonnée au cœur du monde, tout était silencieux, il n’y avait plus que l’horreur. » Des témoignages à n’en plus finir, au mémorial, au foyer, dans les familles où nous avons été accueillis, tous plus improbables et inimaginables les uns que les autres.

Il y a le silence de la prière, celui qui ne court pas après le temps et l’argent, après l’efficacité et la rentabilité, celui qui prend le temps de taire son cœur et d’écouter. Des églises bondées, des femmes allaitant ou changeant leurs bébés pendant la célébration, à la paroisse du village, des centaines d’enfants silencieux et immobiles à la messe, pendant les forums organisés par le foyer, des chants qui viennent du cœur, la voix portante. Une prière simple, du quotidien, qui n’oublie jamais ses racines mais qui ne les enjolive pas. Des hommes qui en vivent et nous en font vivre.

Et par-dessus tout, il y a le silence du pardon. Des hommes et des femmes, ceux de la communauté, qui viennent en aide à leurs persécuteurs en leur permettant de sortir de leurs traumatismes. Ces mêmes personnes qui accueillent les ouvriers qui ont détruit et maltraité leur foyer durant leur exil, leur proposant de les réengager s’ils acceptent de cheminer vers la paix commune. Une Aurea, responsable de la communauté, qui est allée au Canada suivre une formation en psychologie humaine, « Ibakwe », qui signifie « aigle », afin de pouvoir offrir son pardon et revenir dans son pays guider les autres sur cette même voie, nous y guider également, au travers de formations suivies au foyer. Un gouvernement qui a choisi l’exigent chemin de « traiter la question une fois pour toutes et rétablir ainsi l’unité et l’intégrité de la nation », selon les paroles du président Paul Kagame, en réinstaurant des tribunaux ancestraux de village, les Gacaca. Ces tribunaux qui se veulent axés sur la recherche de la vérité, sur l’aveu, et qui accordent une réduction des peines à celui qui reconnaît avec sincérité et demande pardon. Un peuple qui refuse à présent de dévoiler son ethnie afin de pouvoir reconstruire une paix et une fraternité durable avec ses compatriotes, malgré les différences. Un pays qui marche vers l’avenir en réinsérant les milliers d’orphelins dans des familles, en mettant l’accent sur le processus de deuil et de guérison, d’acceptation, de pardon. Et ces rires. Le rire de ces femmes qui témoignaient de l’horreur avec le sourire, nous racontant que dans leur précipitation de s’enfuir, elles avaient pris « deux chaussures pas les mêmes ».

Nous avons été bousculés par ce peuple. Ils ont apporté au groupe du voyage de l’ATAC une unité particulière, celle qui jaillit de la confiance partagée dans les témoignages, dans les temps de partage et dans les formations données, dans les danses, les jeux, les rires, dans les marches et les chutes boueuses. Ils nous ont offert la simplicité qui fait naître la joie d’être en vie, la joie de se donner. Ils nous ont insufflé un regard d’espérance, celui qui ne voit plus la guérison et le bonheur comme inaccessibles, celui qui se réjouit de petites décisions prises pour avancer, quelle que soit l’ampleur du chemin restant.

Aussi surprenant que cela puisse paraître, c’est cet amas de silences qui nous a comblés. Car là où les mots s’agenouillent face à la virilité de la terre, face à la vie nue, jaillit ce qui remplit. Et que souhaiter de plus cher à une Europe qui se noie dans le vide de l’égoïsme, dans le vide de sens, celui de l’individualisme, du plaisir exclusif, de la tiédeur ?

Taisons nos technologies et nos préjugés, taisons notre volonté de tout comprendre et de tout maîtriser, taisons notre vie qui ne s’arrête jamais, taisons notre cœur. Cheminons avec confiance vers l’aube d’une terre comblée, celle qui fera de nous des hommes et des femmes debout.

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