Des chiffres et des lettres (Rencontre avec Olivier Rey)

Le Regard Libre N° spécial langue française – Loris S. Musumeci

Olivier Rey est mathématicien et philosophe. Diplômé du polytechnique où il a enseigné par la suite, il a été chercheur au CNRS pour la section des mathématiques. Egalement homme de lettres, il s’est forgé une place dans l’univers des humanités. L’intellectuel occupe d’ailleurs toujours un poste au CNRS, mais dans la section de philosophie. Il est, de plus, professeur de cette même discipline à l’université Paris-I-Panthéon-Sorbonne. Olivier Rey est aussi l’auteur de nombreux ouvrages dont le roman Le Bleu du sang ou l’essai Une question de taille, récompensé du prix Bristol des Lumières. En 2015, la Fondation Prince Louis de Polignac lui décerne le grand prix pour l’ensemble de son œuvre. Que voici un homme de taille !

Loris S. Musumeci : Quel fut l’apport de la langue française dans l’évolution des sciences ?

Olivier Rey : La langue scientifique, en Europe, a commencé par être le latin. Au milieu du XVIIe siècle, Pascal, dans une correspondance avec Fermat sur des questions mathématiques, éprouve encore le besoin de changer de langue au moment d’entrer dans le vif du raisonnement : « Je vous le dirai en latin, car le français n’y vaut rien. » Le passage aux langues vernaculaires a été progressif. Le point important, c’est que les scientifiques pensent et pratiquent leur science dans une langue la plus riche possible, et qu’ils maîtrisent le mieux possible. Certes, la science cherche à dégager des notions exemptes des ambiguïtés des langues communes. Mais l’ambiguïté des mots dans le vocabulaire courant, comme la richesse de leurs connotations, jouent un rôle heuristique considérable, et sont aussi ce qui préserve un lien entre la science constituée d’une part, le monde de l’expérience quotidienne d’autre part. L’œuvre scientifique considérable qui a été accomplie en français au cours des trois derniers siècles prouve les ressources qu’offre cette langue pour la pensée scientifique. Quant à son apport spécifique, il est difficile à cerner. Ce que je pense, c’est que la diversité des langues n’est pas un obstacle à l’évolution des sciences, mais au contraire un facteur de fécondité.

Aujourd’hui, le poète n’est généralement plus mathématicien et le physicien ne s’aventure plus en métaphysique. Qu’en pense l’exception que vous incarnez ?

Les sociétés contemporaines poussent la division du travail à un point extrême et réclament, pour occuper les places à l’intérieur de cette structure divisée, des spécialistes. Autant que possible, ces spécialistes ne doivent pas penser, car ce serait une perte de temps, et courir le risque de voir soulevées des questions nuisibles au fonctionnement du système général. Dès lors, tout est fait pour rendre étanches les compartiments, en particulier dans l’enseignement. Ainsi, les personnes qui suivent des filières scientifiques doivent demeurer littérairement ignorantes, et celles qui suivent des filières littéraires n’y rien connaître en sciences. Humainement, c’est d’évidence une régression. J’ai toujours eu du mal à admettre un tel partage dont je reste, malgré tout, tributaire. De fait, j’appartenais à la section « mathématiques » du CNRSM ; je me trouve aujourd’hui dans la section « philosophie ». Le changement de case a été possible, mais il demeure nécessaire d’appartenir, au moins formellement, à l’une d’entre elles pour être socialement reconnu.

Le langage scientifique est-il plus précis et rigoureux que le langage littéraire ?

Le langage scientifique est plus précis et rigoureux que la langue littéraire, dans la mesure où il est essentiellement dénotatif et univoque. La langue littéraire laisse une place bien plus grande aux connotations et à l’équivoque. Cependant, cette différence tient avant tout au fait que science et littérature ne s’intéressent pas au même ordre de phénomènes. Certaines réalités de l’expérience humaine, dont la littérature s’efforce de rendre compte, ne sauraient être appréhendées scientifiquement. Mais que la littérature ne puisse ni ne doive viser l’univocité de la science ne signifie pas que l’expression y soit arbitraire, loin s’en faut. Ce n’est pas pour rien qu’il arrivait à Flaubert de passer des jours et des jours à écrire et réécrire un paragraphe, à la recherche de la bonne formulation, du mot juste. Voilà ce qu’il en est : en littérature, il est moins question de précision et de rigueur que de justesse. On retrouve la distinction pascalienne entre esprit de géométrie et esprit de finesse.

La littérature est-elle occultée par les sciences ?

Lacan a dit que le discours de la science avait des conséquences irrespirables pour ce qu’on appelle l’humanité. Et il ajoutait : « La psychanalyse est le poumon artificiel grâce à quoi on essaye d’assumer ce qu’il faut trouver de jouissance dans le parler pour que l’histoire continue. » Il me semble que la même chose peut être dite, en remplaçant « psychanalyse » par « littérature ». De ce point de vue, le discours de la science ne fait pas que s’opposer au discours littéraire : il l’appelle aussi à titre de contrepoids, de compensation. Ce n’est pas pour rien que science moderne et roman sont nés à peu près en même temps, au début du XVIIe siècle (Galilée) et Cervantès ont été contemporains). D’une certaine manière, l’essor scientifique a été l’un des facteurs de l’extraordinaire efflorescence littéraire au cours des siècles écoulés. Avec, toutefois, ce co-dicille : la littérature a été cultivée, voire encensée, tout en étant réputée n’être, désormais, que littérature. C’est-à-dire que tout en se voyant ménagée une place, elle s’est trouvée marginalisée dans le traitement des choses « sérieuses ».

Du point de vue des méthodes, celles des sciences expérimentales envahissent-elles celles des sciences humaines, comme on l’entend parfois ?

Nietzsche a remarqué que son temps, le XIXe siècle, n’était pas marqué par la victoire de la science, mais par la victoire de la méthode scientifique sur la science. C’est-à-dire que la méthode avait cessé d’être un intermédiaire entre le sujet et l’objet, pour devenir l’élément décisif. Dans le cadre de la science moderne, la méthode n’a plus à s’adapter à l’objet, c’est elle qui détermine ce qui, de l’objet, mérite d’être pris en considération. La méthode en question, s’étant en grande partie élaborée dans l’étude de l’inanimé, rencontre de grandes difficultés pour appréhender le vivant en tant que tel. La biologie moderne, telle qu’elle est pratiquée, met au jour d’innombrables mécanismes à l’intérieur des êtres vivants. Mais quant à ces êtres en eux-mêmes, elle n’en dit pratiquement rien : comme l’avouait François Jacob, « on n’interroge plus la vie aujourd’hui dans les laboratoires. […] C’est aux algorithmes du monde vivant que s’intéresse aujourd’hui la biologie ». Les sciences humaines sont, elles aussi, touchées par l’engloutissement des réalités qu’elles étudient dans la méthode censée permettre d’en rendre compte. C’est particulièrement net en économie, mais aucun domaine n’est indemne.

Peut-on parler d’une « poésie des mathématiques » ?

André Weil, l’un des grands mathématiciens du XXe siècle, a comparé un jour la mathématique à de la sculpture dans une pierre particulièrement dure. Sa sœur Simone n’appréciait guère cette comparaison. Dans L’Enracinement, elle remarque que « si l’on a la vocation d’être sculpteur, il vaut mieux être sculpteur que mathématicien ». De même, me semble-t-il, si on a une vocation de poète, mieux vaut être poète que mathématicien. Beaucoup de personnes se font une représentation très fausse des mathématiques : elles imaginent que cela revient à faire des calculs très longs, très compliqués, très arides. Elles ont beaucoup de mal à percevoir la part de méditation, d’imagination, d’inventivité qui entre dans l’activité mathématique. Cette part essentielle, une expression comme « poésie des mathématiques » tente de l’évoquer. Mais elle le fait d’une façon qui me semble maladroite, inadéquate ; qui manque de justesse, pour reprendre un mot précédemment employé. L’expérience mathématique est très particulière, et il me paraît impossible d’en donner une idée sans en passer par cette expérience même.

Quel lien érigeriez-vous entre votre écrivain préféré et votre théorème favori, que nous serions bien curieux de connaître ?

Il y a beaucoup d’écrivains dont j’admire l’œuvre, et je serais bien en peine de désigner un favori (cela dépendrait trop des dispositions du moment, de l’humeur, du contexte). Même perplexité quant aux théorèmes. Je ne dissocie pas un résultat mathématique du chemin démonstratif qui y conduit. Et les démonstrations que j’admire le plus sont celles qui font appel, tour à tour, aux deux grands domaines d’intuition mathématique que sont le continu et le discret. Un exemple simple : les théorèmes concernant la répartition des nombres premiers. Il faut en passer par des fonctions continues pour établir des résultats touchant des entités discrètes. En littérature, les œuvres que j’admire le plus sont celles qui sont signifiantes à plusieurs échelles simultanément : par ce qui est dit, par la façon dont cela est dit, par une forme générale. Un exemple emblématique, pour moi, est le Moby Dick de Melville. Si je devais risquer une analogie formelle avec ce que j’ai dit des théorèmes, je dirais que dans les deux cas, il y a mise en relation de domaines différents de l’expérience qui, au lieu de s’ignorer, ou de simplement se juxtaposer, forment ensemble ce qui, sans ce concours, n’aurait jamais pu émerger. Cela donne le sentiment que nous ne vivons pas dans un chaos, mais que nous habitons un cosmos.

Merci beaucoup pour cet entretien, Monsieur Rey.

Ecrire à l’auteur : loris.musumeci@leregardlibre.com

Crédit photo : © l’express.ch

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