« Baccalauréat »

Les mercredis du cinéma – Loris S. Musumeci

« Merci Monsieur, je vous revaudrai ça. »

Romeo (Adrian Titieni) exerce le métier de médecin dans une petite ville de Transylvanie. Sa vie ne semble ni trop inquiétante, ni triste. Si ce n’est qu’il vit dans un horrible quartier de banlieue mal construit et sale, mais aussi que la fenêtre de son domicile est, dès les premières scènes, brusquement brisée par le jet d’une pierre. Ce même matin, il doit accompagner sa fille unique, Eliza (Maria-Victoria Dragus), au lycée. Sa femme, Magda (Lia Bugnar), reste dans la chambre à coucher sans les saluer, à cause d’un mal de tête, précise-t-elle ; en somme, elle est dépressive.

Le voyage en voiture, à travers cette ville en chantier abandonné, est très calme et morne. La fille écoute sa musique ; le père conduit. Il essaie néanmoins de communiquer avec elle par quelque banale question : « Comment ça va ? ». Les réponses sont courtes. La voiture s’arrête près du lycée, mais non devant l’entrée comme d’habitude. Romeo se dépêche car il doit aller noyer son chagrin de vie dans une relation sexuelle avec Sandra, sa douce et intéressée maîtresse (Malina Manovici).

Ce matin-là, le temps de marcher quelques mètres, Eliza est furtivement molestée et violée. L’heure était aux sens : au même moment, en effet, l’adultère caressait les seins de l’illégitime amie. L’éphémère instant de tendresse est coupé. Le téléphone sonne. Un collègue de l’hôpital : « Romeo, viens vite. Ta fille a été agressée. »

Eliza reste de toute évidence choquée et apeurée du crime qu’elle a subi. Heureusement, la jeune fille s’en tire avec le poignet droit fracturé et aucune trace de sperme en elle ; le malfaiteur n’est pas allé jusqu’à la pénétration. Elle s’en remettra. Un problème demeure : la lycéenne commence ses examens du baccalauréat le lendemain. Et il faut qu’elle obtienne une moyenne de 18 sur 20 pour obtenir une bourse lui permettant de partir étudier la psychologie en Angleterre, parce que « ce qui compte, c’est partir vivre dans un pays normal », à en croire l’autorité paternelle.

Bien qu’excellente, l’élève souffrira d’une pensée tourmentée par le fâcheux événement et d’une écriture plus lente à cause du poignet lésé. Romeo tâche d’en parler à la direction, mais rien ne sert. Les règles sont pareilles pour tous. C’est inacceptable pour un père honnête qui mise tous ses espoirs en sa fille.

« Romeo, c’est pour ton enfant. » Voilà l’aide reçue du commissaire Ivanov, meilleur ami du médecin. Il faut oser la corruption. Monsieur Bulai, proche de la police et très puissamment enfumé d’affaires douteuses, sera la personne idéale à contacter. Ce dernier connaît le directeur du lycée et, coup de chance, il est dans l’urgente attente d’une greffe de foi ; l’un se chargera de l’organe, l’autre d’un baccalauréat réussi.

Autrefois rêveur et exilé du totalitarisme de Ceausescu, c’est la première fois que Romeo entra dans ce mauvais jeu, et rien ne fonctionnera comme prévu. Cristian Mungiu, primé à Cannes pour sa mise en scène, offre ici aux spectateurs un fin travail. Autant la forme que le fond sont puissants par leur profondeur technique et politico-philosophique respectivement.

Baccalauréat s’érige effectivement en statue morale de la Roumanie d’aujourd’hui. Celle-ci est racontée d’un point de vue extrêmement moderne par une caméra tantôt figée face à l’odieux drame du paysage des scabreux quartiers, tantôt instable, à l’épaule, suivant l’essoufflement de Romeo en quête d’un lendemain meilleur pour sa fille.

Aussi, le pur réalisme de la trame rend le film davantage touchant et parlant. Baccalauréat remet par là au centre de la tragédie la famille. C’est ce qui a provoqué certaines déceptions aux yeux de quelques critiques. L’histoire serait trop morale envers le poids du rôle de la parentalité. Le reproche est juste, il serait toutefois plus approprié d’accuser le film d’un excès de dureté en l’émotion qu’il provoque. Il n’est pas facile d’être cloué deux heures durant face à des images qui peignent l’amertume des familles contemporaines. Le père, frustré de son propre échec, du malheur existentiel qui l’habite, dirige artificiellement et avec un peu de maladresse la vie de sa princesse gâtée. Un enfant unique, l’unique possibilité de revanche.

Pourtant, Romeo n’est pas méchant. Il est même attachant, en homme qui souffre, comme la plupart des pères. Et son dévouement n’est pas non plus vide de sens : les échecs de corruption sont une leçon pour celle qui construira la Roumanie de demain. Car ce pays n’est pas sans espoir, malgré la laideur architecturale, la pourriture de ses institutions, et l’indifférence désabusée de son peuple. Au regard de Mungiu, son cinéma et l’œuvre d’autres personnes de bonne volonté peuvent encore préserver le désir d’être heureux en Europe de l’est ; même si rien ne change en politique.

Ecrire à l’auteur : loris.musumeci@leregardlibre.com

Crédit photo : aVoir-aLire.com

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