« Nous sentons déjà les battements de notre cœur impatient », février 1942 – décembre 1943

Un article de Loris S. Musumeci paru dans Le Regard Libre N° 23

Jours fastes (2/6)

Suite à l’entretien de novembre 2016 avec Pierre-François Mettan pour ouvrir la présente série, Jours fastes est présenté ici sous son premier chapitre : « Nous sentons déjà les battements de notre cœur impatient ». Cette partie s’étend du 8 février 1942, treize jours après la rencontre des deux écrivains, au 30 décembre 1943. Corinna Bille et Maurice Chappaz commencent à s’écrire pour la vie, continuellement, se racontant les banalités quotidiennes, les misères du monde, les amertumes de leurs douces amours ainsi que les joies familiales, jusqu’en 1979, année du décès de la conjointe. Cette correspondance a le rare prestige d’être complète car elle recouvre, dans un style délicieux, les questions tant amicales qu’amoureuses, littéraires ou voyageuses du couple. Il est donc moins opportun de relater les faits biographiques que de s’arrêter sur la variété du type de propos et d’en apprécier l’écriture soignée. C’est à la découverte des plus beaux et intéressants passages parsemés dans les lettres des deux amants, que cet article est consacré.

Fatigue et paix pour un amour particulier

« Bientôt quand d’absurdes événements d’un monde que nous ne voulons pas connaître auront pris fin… nous sentons déjà les battements de notre cœur impatient. »

Corinna Bille et Maurice Chappaz, bien que protégés par les frontières helvétiques, se connaissent dans un contexte guerrier. Celui-ci n’est pas le principal contenu de ces deux premières années de correspondance, et pourtant, discret, il se ressent, surtout chez Maurice qui est plus concerné par l’affaire, mobilisé comme lieutenant dans l’infanterie de montagne. « Nous sentons déjà les battements de notre cœur impatient » fut choisi pour titre de cette première partie : la guerre y est dénoncée, l’amour finement suggéré. En ce début d’échange épistolaire, les deux jeunes ne se sont effectivement pas encore révélés leur flamme. Il y a alors un mot qui marque toute la séduction masculine : « notre cœur ». Aux yeux de l’amoureux, ils ne sont qu’un. Que leur poitrine commune batte au rythme des bombes, c’est bien l’un de ces « absurdes événements » qu’il vaudrait mieux ne point connaître. Ce qui importe réside néanmoins dans l’unicité même de ce cœur, promise ici par Maurice. Les difficultés toqueront, parfois violemment, à la porte des éternels vieux amants. Envers et contre tout, ces derniers marcheront cependant, s’avouant leurs respectives faiblesses, leurs mutuels espoirs.

Ils chercheront à se comprendre, et le but sera souvent manqué. Heureusement, l’amour ne semble pas incompatible à l’incompréhension :

« Par moments, et c’est quand tu m’aimes, ton visage est celui d’un être qui n’a jamais vécu ici, qui ne connaît ni la civilisation, ni le mal et qui ne parle pas notre langue. »

Corinna peint son bien-aimé en bon sauvage qui ne parlerait pas même sa langue, et c’est pourtant dans ces instants-là qu’il l’aime. Maurice, par son amour du grand air et des balades est d’ailleurs souvent considéré comme une personne décalée de toute norme, hors de la société. Cela le rendra souvent absent de la vie de couple, puis familiale. Il s’en rend compte ; sa compagne le lui écrit, de manière toujours aussi délicate, dès les débuts de la relation :

« Maurice chéri, je m’ennuie de toi. Tu me sembles si loin maintenant ! J’aime trop ta présence pour apprécier l’absence. Dire qu’autrefois je vivais surtout pendant l’absence, avec ceux que j’aimais. Je les savourais de loin, je confectionnais mes amours avec la même patience énervée que je mettais à coudre mes pantins, et comme eux je les parais de velours, de plumes, de passementeries et je leur peignais des yeux verts étranges. »

Les longues absences provoquent une présence plus intense, une plénitude. Les deux protagonistes sont concernés par la remarque. Si Maurice est connu comme désireux de solitude, il en va de même pour Corinna. Chacun a pu écrire de manière généreuse et abondante justement grâce à cet espace laissé au travail, à la création. Ces écrivains donnent leur vie, ou une partie du moins, à l’art, d’une manière jamais excessive, bien qu’à la limite. Une telle puissance se retrouve également dans leur relation, paraissant naître d’un lyrisme sobre et vrai :

« Oui Maurice, je sais que ma vie je pourrai te la donner, je voudrais te la donner ; la mort m’est douce maintenant que tu m’as aimée, il m’arrive même inconsciemment de la désirer parce que c’est maintenant le plus beau [moment] de ma vie et qu’il est difficile de maintenir le bonheur à un degré pareil. »

Dans la douleur ou dans la joie, Corinna a besoin de paix ; vis-à-vis de l’amour qui ne pourrait être plus grand, comme en témoigne la phrase ci-dessus, vis-à-vis du monde aussi et de toute cette vie épuisante. Elle écrit tout de même en septembre 1942, et la guerre bat son plein. Les élans de misanthropie sont fréquents dans les lettres, surtout chez elle, parce qu’elle est très sensible à ce face à quoi elle ne peut rien :

« Je suis morte de fatigue. Je n’ai même plus la force de t’aimer. Je voudrais partir, vivre seule. Je hais les hommes, je hais les tyrans. Je ne demande qu’une chose : la paix. »

Maurice, lui, n’exprime pas tant ses sentiments que ce qu’il voit. Il décrit davantage, dans un style plus simple. Sa manière de raconter une autre question touchant à la guerre – précieuse pour l’histoire du Valais durant la Seconde Guerre mondiale – vise le fait en lui même, se permettant évidemment un petit « inimaginables » pour exprimer l’horreur dans le passage suivant :

« Des tas de gens fuient la France, la police, l’emprisonnement, la relève en Allemagne, les inimaginables tortures qui attendent certains d’entre eux : les Juifs, les Polonais et tous ceux qui commettent une faute quelconque. Il y a dans notre compagnie un Valaisan qui s’était engagé en Allemagne croyant gagner 15 000 marks par an et qui en est retourné après trois mois dans un camp de concentration. »

Côté pratique

A l’heure où le téléphone n’avait pas le monopole de la communication, les lettres se chargeaient de remplir la fonction du mot pratique : bref et direct. C’est aussi cela, la correspondance de Corinna Bille et Maurice Chappaz : une messagerie. Sur un plan professionnel, les deux écrivains échangent pour leurs œuvres :

« Mon Maurice chéri,
Je t’aime.
Tu m’as donné le bonheur, tu m’as encouragée pour Théoda. »

« Je t’estime beaucoup pour avoir écrit Théoda et je pense parfois avec émotion aux heurs et malheurs de ton cœur pendant que tu reprenais la tâche. Il faut bien du courage. »

Le roman Théoda est quasiment terminé, il sera publié en 1944, mais Corinna a vécu avant cela la traversée de longs déserts pour son inspiration. Le soutien de Maurice lui a permis d’aboutir à un résultat exigeant et réussi.

Il n’y a néanmoins pas que l’écriture. D’autres soucis poussent çà et là sur le champ miné de la correspondance :

« Avertis-moi dès que tu pourras avoir une certitude absolue. »

[Note : Corinna Bille est enceinte de son premier enfant.]

« Et ce matin, voici qu’il m’est venu une idée. Je vais te la dire et tu me répondras ce que tu en penses. Pour nous, elle me semble intéressante et susceptible de simplifier bien des choses, et surtout d’éviter les frais terribles (d’un enfant élevé en dehors de nos familles, de pied-à-terre, de pensions et d’allées et revenues, d’un désarroi dû à la solitude, au manque de soutien, etc.). Ce serait de nous marier et de ne pas vivre ensemble. »

Corinna a une autre vision du couple que Maurice. Si lui voulait presser le divorce de cette première pour l’épouser enfin, vivre avec elle et faire un enfant – alors même qu’il sera angoissé de sa grossesse une fois au courant –, elle préfère une vie d’amants illicites, pour éviter les « frais terribles », dit-elle. En réalité, la place de la liberté est grande pour les deux, elle demeure même le noyau de cet amour.

Liberté, aigre et douce

« Je t’aime et j’aime l’amour avec lequel je t’aime. Il danse éperdument. Il possède maintenant tout l’espace. Je ne peux aimer que l’être que je laisse libre et qui me laisse libre. Tu peux faire ce que tu veux, je t’aime, je t’emporte avec moi et tu fais partie de ma solitude. Peut-être même ne souffrirai-je pas, bien qu’il soit impossible de rien dire à l’avance. »

La liberté est écrite ici de la joyeuse plume de Corinna : « tu fais partie de ma solitude ». Elle semble tout à fait à son aise au sein de la relation. Aussi, la force que dégage ce passage témoigne d’une véritable profondeur de respect de l’autre, parce que cet amour est tout sauf possessif, au contraire d’un rapport qu’on eût imaginé plus passionnel. « Je ne peux aimer que l’être que je laisse libre et qui me laisse libre » : tout est dit.

Une telle conception de la vie de couple tourne à certains moments au vinaigre :

« De plus en plus, j’ai besoin de vivre indépendante de ma famille, de toi aussi. Malgré ton pessimisme à ce sujet, je crois que j’y arriverai. Je ne puis pas être heureuse sans cela. Je veux faire ma vie, et non pas la demander aux autres. Je veux gagner de l’argent, vivre seule, vagabonder. Courir les routes, sans lien avec personne, est devenu une passion pour moi. Cela m’enivre. Je ressemble beaucoup plus à René que je ne le croyais. A toi aussi. Peut-être trop : c’est pour cela que nous ne pouvons pas vivre ensemble. »

A ces propos essoufflés de Corinna, le doute flâne sur la possibilité d’une existence à deux. A Maurice, pacificateur, de modérer la fragile situation :

« Il nous faudra avoir beaucoup de courage et très bien nous entendre. Je t’aiderai de toutes mes forces. Je sais bien qu’avec la vie que je mène, la part que je consacrerai toujours à la poësie, qui est grande, il y aura bien des difficultés. Pourrons-nous rester libres, l’un et l’autre par exemple, ce qui est le mieux pour chacun ? Je le pense. »

La solution d’une vie entre l’union et la séparation se profile déjà. Tels seront les jours du couple, pour toujours. Entre voyages et occupations diverses, l’un et l’autre sauront respirer à distance, sans jamais cesser de s’écrire. Ils laisseront place à l’imagination de l’esprit, durant l’absence du corps.

« J’imagine chaque jour l’émerveillement de ta présence, ton amitié et ta fraîcheur nue près de moi. »

Ecrire à l’auteur : loris.musumeci@leregardlibre.com

Crédit photo : Agenda – Kultur Wallis

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