Le « Tractatus logico-philosophicus » mystique

Le Regard Libre N° 24 – Léa Farine

Ludwig Wittgenstein écrit, dans l’avant-propos du Tractatus logico-philosophicus : « On pourrait résumer en quelque sorte tout le sens du livre en ces termes : tout ce qui proprement peut être dit, peut être dit clairement, et sur ce dont on ne peut parler, il faut garder le silence. Le livre tracera donc une frontière à l’acte de penser, – ou plutôt non pas à l’acte de penser, mais à l’expression des pensées : car pour tracer une frontière à l’acte de penser, nous devrions pouvoir penser les deux côtés de cette frontière (nous devrions donc pouvoir penser ce qui ne se laisse pas penser). La frontière ne pourra donc être tracée que dans la langue, et ce qui est au-delà de cette frontière sera simplement dépourvu de sens » .

Je pense que sous l’apparente complexité du Tractatus se cache en réalité un propos descriptif non seulement simple, mais également difficilement réfutable dès lors qu’on en saisit la portée globale. Imaginons trente personnes regardant le même film au cinéma. Il y a fort à parier qu’elles en aient toutes une expérience différente et ne parviennent pas à se mettre d’accord sur son sens. Cependant, parce que ces personnes visionnent le même film, un grand nombre d’éléments sont et ne peuvent être perçus que de manière similaire chez chacun. Par exemple, un débat visant à déterminer si la scène A du début du film et la scène Z de la fin du film ne sont pas en fait inversées n’aurait aucun intérêt, parce qu’il est évident pour tout le monde que A est au début, et Z à la fin. Or, dans son livre, Wittgenstein n’aborde jamais la question de savoir quel est le sens du film. Il affirme même qu’à ce sujet, il est plus raisonnable de se taire. La réflexion du philosophe est située en deçà : il se demande ce qui, pendant le visionnage d’un seul et même film, ne peut être perçu que de manière similaire chez chacun et, dès lors, il ne démontre jamais rien de plus que des vérités du type : « Personne ne voit la scène Z avant la scène A ».

Dans cet article, je tenterai donc, de la façon la plus claire possible, de rendre ce qui me semble constituer l’essence du Tractatus, afin de dissiper l’aura d’âpreté de cet ouvrage et de mettre en lumière la seule question vraiment difficile qu’il soulève : « Il y a assurément de l’indicible. Il se montre, c’est le Mystique ».

« Le néant néantise »

Pour illustrer l’absurdité qui émerge parfois lors de débats philosophiques, nous pouvons évoquer cette célèbre citation d’Heidegger : « das Nicht nichtet », (« le néant néantise »), tirée de l’ouvrage Gesamtausgabe (1910). Que signifie cette phrase ? Y-a-t-il une personne au monde, sinon peut-être Heidegger lui-même, capable de la comprendre ? Il s’agit d’une formule très poétique. Elle suscite probablement une impression, un sentiment chez le lecteur. On peut même la trouver belle. Mais elle ne dit rien d’absolument vrai sur le monde, de même qu’aucun spectateur du film ne peut rien dire d’absolument vrai sur le film, tant qu’il n’énonce pas des faits aussi triviaux que « La scène A précède la scène Z » ou « Le personnage principal n’est pas un lama ». Ce n’est pas un problème à mon sens et je ne rejoins pas Wittgenstein quand il déclare, avec le dernier aphorisme du Tractatus : « Sur ce dont on ne peut parler, il faut garder le silence ».

Nous pouvons parler du néant. Nous pouvons parler de l’être, nous pouvons parler de Dieu, nous pouvons discuter de morale, du sens de l’histoire. Peut-être ainsi, par hasard, dirons-nous parfois quelque chose de sage, ou quelque chose de vrai. Mais si nous croyons pouvoir développer de cette manière des connaissances scientifiques, philosophiques ou même mystiques qui ne soient pas relatives, nous nous trompons. Et ce pour deux raisons principales.

D’une part, le langage est un objet extrêmement plastique. Nous pouvons nous en servir pour créer tout ce que nous voulons, ou presque ; nous pouvons raconter des histoires, écrire des poèmes, faire des jeux de mots, des blagues, élaborer des théories. Par exemple, je puis postuler l’existence d’un dieu-concombre de forme concombresque, vivant dans un espace infini et séparé de notre monde que j’appelle « Le grand potager ». En une seule phrase, j’ai créé une nouvelle religion. Comme j’y crois très fort, je puis parler du dieu-concombre à mes amis, qui en parleront peut-être à leurs amis, si je parviens à les convaincre. Et dans mille ans, qui sait, peut-être le culte du dieu-concombre sera-t-il la première religion du monde. Je puis également développer une théorie philosophique novatrice, dont la première hypothèse serait la suivante : « L’amour amourise ». Il me faudrait de bons outils rhétoriques pour l’asseoir, mais il ne semble pas impossible a priori que je parvienne à en tirer un best-seller. Enfin, dernier exemple, je puis proposer une nouvelle théorie scientifique : « La terre est une carapace de tortue géante », construite seulement avec des mots, de manière à ce qu’elle semble plausible. Bien sûr, mon idée provoquera l’ire des chercheurs en sciences expérimentales, qui possèdent les outils nécessaires à la démonstration de sa fausseté. Il se trouvera bien quelqu’un pour la croire, cependant.

D’autre part, les agents qui utilisent le langage – nous, êtres humains – sommes également des objets plastiques. Déjà et d’abord au niveau de la perception : nous ne voyons littéralement pas tous le monde de la même manière et cela se complique encore si l’on imagine l’existence, sur d’autres planètes par exemple, d’êtres rationnels pourvu d’un appareil perceptuel différent. Ensuite, parce que nous sommes soumis à un grand nombre de facteurs, tels que l’âge, le sexe, l’environnement ou encore l’époque à laquelle nous sommes nés.

Heureusement, nous nous ressemblons suffisamment pour que nos expériences du monde soient relativement similaires et nos langages construits de manière coopérative : nous pouvons communiquer. De plus, raisonnablement, nous pouvons nous mettre d’accord sur l’idée qu’il y a un monde, physique, concret, auquel le langage réfère. Quand nous parlons d’un film, non seulement nous n’avons pas à débattre pour savoir si la scène A précède la scène Z, mais il ne nous est pas nécessaire non plus de déterminer si le personnage masculin n’était pas en fait une chèvre ou le personnage féminin un lama.

A et Z sont des scènes distinctes, et les lamas sont des lamas

Ce que propose Wittgenstein dans le Tractatus consiste en ceci : isoler les éléments du film assez évidents pour ne pas prêter à controverse. Prenons l’exemple de Titanic. Nous allons laisser de côté les questions de savoir s’il s’agit d’un bon film ou non, si Rose aimait vraiment Jack, s’il y avait de la place pour deux sur la planche à la fin, si le film est en fait une réflexion sur le néant qui néantise, si après sa mort Jack rejoint le grand potager, le paradis ou rien du tout, si l’amour est un sentiment noble ou destructeur, si le bateau existait vraiment et n’était pas, en réalité, une illusion créée par un malin génie, ni si le même bateau n’était pas mal construit en raison du mauvais traitement des ouvriers sur les chantiers navals, ce qui aurait pu être évité avec l’adoption d’une doctrine marxiste. Non pas parce que ces questions ne sont pas intéressantes ; au contraire, il est amusant d’en débattre éternellement, et c’est d’ailleurs ce que nous faisons pour nous occuper. Mais parce que nous ne pouvons pas nous mettre d’accord.

Une entreprise plus solide consisterait donc à déterminer ce sur quoi il n’y a aucun doute, ce que nous pouvons dire d’absolument vrai. Pour cela, nous pouvons nous appuyer sur deux atomes : la structure du film et les noms que nous donnons aux différentes scènes. Voici ce que nous pouvons affirmer, maintenant, à propos de la structure. Admettons que le film soit un monde miniature et voyons ce qui, dans ce monde, ne peut exister différemment. Par exemple, si A et Z sont deux scènes distinctes, alors elles ne peuvent jamais se produire en même temps ; c’est inimaginable. Si Rose se trouve à l’avant du bateau, par exemple, elle ne peut pas se trouver à l’arrière en même temps. Soit Rose est à l’avant du bateau, soit elle est à l’arrière. Par contre, dans la même scène, Rose peut se trouver à l’avant du bateau, et Jack à l’arrière. Ou encore, si Rose est à l’avant du bateau, c’est forcément qu’elle est sur le bateau.

Avec ces deux atomes, nous détenons donc le matériel nécessaire pour parler du film sans jamais avoir besoin d’en débattre, car nous n’énonçons que des évidences.

Atomisme logique

L’idée des mots comme autant de petits atomes et celle de structure de la réalité nous mènent tout droit au cœur de la pensée de Wittgenstein. Nous n’avons pas même besoin d’apprendre les règles de la logique, ou son langage, pour connaître ces règles. Elles sont la structure de la réalité, celle du monde, celle de nos perceptions, celle de notre pensée et celle de notre langage. Elles sont la structure de la réalité de n’importe quel être vivant, de la plante à l’être humain. Un chat ne peut pas voir une souris devant lui, et à la fois ne pas la voir ; peu importe qu’il ne sache pas qu’il s’agit d’une souris et ce que voir signifie. Nous ne pouvons concevoir, penser, imaginer, qu’une souris se trouve à la fois à un certain endroit, à un certain moment et qu’à la fois elle ne s’y trouve pas. Nous pouvons le dire, par contre.  Mais cette phrase n’aurait aucun sens, elle ne peut pas en avoir, parce qu’elle est en contradiction avec la structure même de la réalité. Le langage lui-même, en tant qu’objet, ne peut prendre d’autre forme que cette forme prédéterminée ! Je ne peux pas prononcer en même temps deux mots distincts, et je ne peux pas écrire deux mots distincts sur le même espace blanc.

En changeant simplement les mots, nous pouvons énoncer des vérités sur n’importe quel film imaginable, même, pourquoi pas, un film réalisé par des chauve-souris extraterrestres pourvues d’une capacité d’écholocalisation. Le propos de Wittgenstein dans le Tractatus n’est en fait pas plus compliqué que cela. La frontière de la réalité, c’est sa structure fondamentale, au-delà de laquelle nous ne pouvons rien penser, rien concevoir.

Le langage, le mystique

Avant d’aborder la question du mystique, j’aimerais revenir en quelques mots sur la plasticité du langage et sur l’idée que Wittgenstein exprime quand il déclare : « Sur ce dont on ne peut parler, il faut garder le silence ». Cet aphorisme ne doit pas être compris de façon trop littérale. Il s’agit, sans doute, de mettre en lumière les faiblesses de notre langage, quand nous l’utilisons de façon inadéquate, c’est-à-dire, quand nous essayons d’énoncer des vérités autres que les évidences logiques citées plus haut, que des postulats scientifiques démontrés ou que des données perceptuelles et factuelles sur lesquelles nous sommes majoritairement d’accord. Il est évident que nous pouvons dire, par exemple : « Il existe un Dieu, quelque part dans un espace séparé, qui n’est qu’amour » ou « La morale est transcendante » ou « Le néant néantise » ou « Mozart est sublime et Maître Gims est laid ». Nous pouvons également débattre philosophiquement dans le but d’établir la vérité ou la fausseté de ces importants énoncés. Cependant, il est tout aussi évident que les référents de ce que nous appelons « Dieu », « l’amour », « le néant », « le sublime » ou « le laid » sont loin d’être assez clairs pour parvenir, ni aujourd’hui ni jamais, à de raisonnables consensus.

Et pourquoi devraient-il l’être ? Il existe mille autres manières, autres que de stériles débats philosophiques, de les exprimer, de les appréhender, de les comprendre, de les sentir, sans pour autant les dire ou plutôt, sans les dire en essayant de dire le vrai : « Il y a assurément de l’indicible. Il se montre, c’est le Mystique ». Il y a un sentiment du sublime, un sentiment de néant, un sentiment de Dieu, un sentiment moral. Mais pourquoi devrait-on faire de ces sentiments des énoncés vrais, ou des énoncés faux ? Wittgenstein a légué une partie de sa fortune au poète Rainer Maria Rilke, qui avait le pouvoir, ou le don, d’incarner le beau, voire le sublime, avec des vers, avec des mots, sans philosophie, pourtant. En cela, probablement, le poète est-il supérieur au philosophe : sa démarche n’a pas de sens et, pour cette exacte raison, elle saisit ce que la philosophie ne parvient pas à saisir.

Si le Tractatus plaide donc pour une philosophie toute analytique, qui se trouve être, en réalité, simple, triviale et plutôt inintéressante, ce n’est pas au détriment de la magie du langage, de la magie du monde, peut-être. Au contraire, cette magie est glorifiée. Oui, nous pouvons créer presque tout ce que nous voulons, avec des mots. Oui, nous pouvons exprimer nos néants, nos dieux. Oui, il y a du mystique et oui encore, le mystique se montre. Toutefois, pour y accéder, il faut vivre, il faut créer, méditer peut-être, pas discourir. Nous ne résoudrons jamais aucun problème d’ordre éthique, esthétique ou spirituel, parce que dès lors que l’on postule un problème, ou une question de cet ordre, nous nous engageons déjà sur la voie trompeuse qui consiste à essayer de dire ce qui ne peut être dit. Quand nous voyons un film, nous ressentons quelque chose. C’est une chance. Nous pouvons inventer nos propres films. C’est une chance. Nous pouvons communiquer au sujet d’un film. C’est une chance – une magie, oui ! Nous pouvons aussi sodomiser des mouches : « Est-il vrai, que le néant néantise ? ». Cela est une perte de temps.

Ecrire à l’auteur : lea.farine@leregardlibre.com

Crédit photo : © theparisreview.org

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