Rencontre avec Nicolas Fraissinet

Le Regard Libre N° 24 – Jonas Follonier

Cela fait maintenant neuf ans que Fraissinet s’est imposé dans la chanson francophone, grâce à son album Courants d’Air. Lauréat du Centre de la Chanson en 2008, il ne fait qu’enchaîner les récompenses par la suite, jusqu’à obtenir le Prix Charles Cros en 2011 pour son second album, Les Métamorphoses. Après de grandes tournées internationales et divers engagements dans le monde de la musique, l’artiste franco-suisse présente en ce tout début d’année un nouvel album qui marque un tournant dans sa carrière. Discussion avec ce chanteur fascinant le 25 janvier dernier à Lausanne.

Jonas Follonier : Cher Nicolas Fraissinet, pouvez-vous tout d’abord nous raconter comment vous avez débuté votre carrière musicale ? Qui vous a fait confiance ?

Nicolas Fraissinet : J’ai commencé par apprendre le piano, puis j’ai très vite été attiré par le cinéma. J’ai donc fait des études cinématographiques et c’est seulement par la suite que j’ai commencé à chanter : je faisais la musique de mes courts-métrages et j’ai remarqué qu’une chanson de l’un de mes films avait eu de très bons échos. J’ai donc décidé d’en enregistrer dix autres. Un label de rap m’a ensuite repéré. Ce genre musical n’a rien à voir avec ce que je fais mais ce sont les textes qui leur avaient parlé. Ce sont eux qui m’ont donné la possibilité de faire mon premier concert. L’histoire avec eux n’a pas duré très longtemps, parce que nous n’étions pas dans la même optique musicale. A partir de ce jour où j’ai mis les pieds sur une scène, j’ai compris que c’est là que je voulais être.

Quand vous composez, commencez-vous par écrire les paroles ou la musique ?

Je commence par écrire la musique. Je me mets sur mon piano et j’écris le texte en jouant de la musique. Chaque mot doit trouver sa note. La musicalité des mots est quelque chose de très important pour moi. Votre style, marqué par un piano très présent et une voix claire, vous est-il venu « naturellement » ou est-il le fruit d’un travail artistique ? Ce style m’est venu naturellement. Je n’ai jamais pris de cours de chant, seulement sur le tard pour éviter de me blesser en chantant beaucoup. Ce qui est sorti au départ était très spontané, il n’y a eu aucun calcul.

Le nouvel album que vous nous présentez aujourd’hui, le quatrième de votre répertoire, puise dans des influences plus pop et folk que les précédents. Avez-vous la volonté d’élargir votre public ?

Beaucoup de gens me parlent de cet aspect-là ; pour ma part, j’ai l’impression que ce virage pop est apparu déjà avant Voyeurs. Pour moi, le changement a eu lieu avec l’album Live en 2015, dans lequel il y avait neuf nouvelles chansons et neuf anciennes que j’avais réarrangées. C’est cet album qui a véritablement été celui de la transition, c’était une volonté de ma part, afin que Voyeurs constitue l’album d’après la transition, l’album mature.

Pourquoi avoir choisi de l’intituler « Voyeurs » ?

Je m’attendais à cette question sur le titre, car je souhaitais justement provoquer le questionnement par ce terme. « Voyeurs » est un mot qui a quelque chose d’assez violent en lui, il dégage en tout cas une certaine ambiguïté. Cette connotation était volontaire : tout l’album tourne autour du regard, à la fois de notre rapport au monde visuel et de notre rapport visuel au monde. J’aurais donc pu l’appeler « Regard », mais cela aurait été trop gentil, car je voulais aussi parler de l’urgence de voir les choses comme elles sont. « Voyeurs » contient cette dimension d’intention. Cette réflexion m’habite depuis tout petit, ayant un oeil qui voit très bien et un autre qui ne voit pas bien du tout, à la manière des impressionnistes. C’est d’ailleurs pour cela que je porte un gant noir quand je joue du piano, afin de voir ma main.

La première chanson de l’album, Les Mutants, parle justement de l’écologie et de la difficulté que nous avons à changer nos habitudes. Quelle est votre posture artistique, celle d’un militant ?

Je ne me considère pas comme un chanteur engagé, mais comme un chanteur impliqué.  Dans mes chansons, je ne prends pas parti et préfère poser des questions qu’apporter des réponses. Je ne veux attirer les gens vers aucune position, je souhaite par contre les persuader de se poser certaines questions. Dans la chanson Les mutants, je me mets dans la peau de quelqu’un qui n’a justement pas la même posture que moi. Je chante par exemple : « Je me fous des ours polaires », alors que personnellement c’est tout l’inverse. Ce dans quoi je voulais entrer, c’était dans ce côté un peu violent de la chose, afin de provoquer le débat.

Quels sont les artistes qui vous inspirent ? J’ai personnellement beaucoup pensé à Michel Polnareff à l’écoute de votre album, et notamment du titre dont nous venons de parler. Le 24 heures vous a d’ailleurs présenté comme un « héritier de Polnareff » il y a deux semaines.

C’est très étonnant, car comme je l’ai dit au journaliste du 24 heures, je n’ai jamais exploré le répertoire de cet artiste, dont je connais bien sûr les titres phare, comme tout le monde. En fait, je n’écoute pas beaucoup de musique francophone. Pour ce qui est des textes, j’ai un profond attachement pour Jacques Brel, Barbara et Léo Ferré. Côté musique, par contre, je puise chez les anglo-saxons. J’écoute abondamment ColdPlay, Muse, David Bowie ou encore Pink Floyd. D’ailleurs, il y a un petit hommage à leur chanson High Hopes au début du titre Les Mutants avec les cloches.

Vous avez donné le concert de lancement de votre nouvel album à la salle Métropole de Lausanne le 19 janvier dernier. Comment cette soirée s’est-elle passée ?

Cela s’est très bien déroulé. Pour l’occasion, nous avons choisi une grande formule : nous étions six sur scène. Ce ne sera peut-être pas toujours le cas, car nous essayons aussi de nous adapter aux salles dans lesquelles nous nous produisons. J’aime bien donner aussi des concerts plus intimistes. La salle Métropole est un lieu symbolique pour moi car la Suisse est mon point d’ancrage. Je suis né à Morges et j’ai habité à Lausanne ; je vis maintenant à Paris. Je me devais de démarrer dans ma patrie. Pour ce concert d’ouverture, nous avons souhaité nous rapprocher le plus possible de l’univers de l’album. La différence qu’il y a dans ce spectacle-là par rapport aux précédents, c’est le travail approndi sur le visuel. Je tenais à reproduire l’univers visuel présent dans le clip du single Apprends-moi, que j’ai réalisé moi-même. Nous revenons toujours à ce fameux thème de la vision.

C’est normal, notre journal s’intitule Le Regard Libre.

Exactement ! (rires)

Quels projets comptez-vous entreprendre dans le futur ? Le cinéma, par lequel vous avez débuté votre vie professionnelle, reviendra-t-il vous occuper ?

Quand j’étais petit, je pensais que j’allais faire les musiques de mes films, et maintenant je me retrouve à faire les films de mes musiques. En réalité, je n’arrive pas à imaginer l’un sans l’autre. J’ai d’ailleurs imaginé un univers visuel pour chaque chanson de mon nouvel album. Dans mes projets, il y a donc la réalisation d’autres clips, mais aussi des concerts bien sûr, et également déjà quelques réflexions que je ne peux pas m’empêcher d’avoir sur le prochain album.

Nous nous réjouissons déjà. Merci beaucoup pour ce moment et tout de bon pour la suite de votre parcours musical !

Ecrire à l’auteur : jonas.follonier@leregardlibre.com

Crédit photo : © Benjamin Decoin

Les dates des prochains concerts :
24 février 2017 : Centre Culturel de Genthod
25 février 2017 : Le Royal, Tavannes

Le clip du single Apprends-moi, tiré de l’album Voyeurs (2017) © YouTube :

 

Dis, quand reviendras-tu ?, de Barbara, extrait de l’album Live (2015) © YouTube :

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