« Silence »

Les mercredis du cinéma – Loris S. Musumeci

« Crachez sur cette croix et dites que votre soi-disant Vierge Marie est une putain. »

1633. Pax Christi. Le Père Ferreira (Liam Neeson) a apostasié, dit-on. Les jeunes jésuites, Rodrigues (Andrew Garfield) et Garupe (Adam Driver), ne peuvent l’accepter. Comment leur mentor, parti évangéliser le Japon, a-t-il pu renier sa foi ? Il faut s’embarquer à sa rescousse.

Les deux néo-missionnaires partent pour l’Extrême Orient. Dans une terre inconnue, mystérieuse, hostile. La réalité sur le lieu est pire qu’imaginée. Rodrigues et Garupe sont accueillis sur l’île par une petite communauté chrétienne clandestine. Ils doivent se cacher. Le Grand Inquisiteur crucifie tous les dénommés « kiristan » qui ne renient pas leur religion par un geste blasphématoire. Pis encore pour les prêtres, à la fois porteurs de mensonge et de colonisation.

En prudence et souffrance, tout va bien. Les deux religieux portugais officient discrètement dans les petits villages assoiffés du Christ. Le rêve missionnaire bascule : les autorités locales les aperçoivent. Les villages sont perquisitionnés. Mises à mort, emprisonnements, apostasies. Le Japon ne deviendra pas chrétien, on le comprend dès le début du film. Qu’en sera-t-il cependant de Ferreira, Rodrigues, Garupe ? Ils ont donné leur vie à l’Eglise. Pour l’enfer ?

Affreux dilemme existentiel dans lequel mène Scorsese par Silence. Insupportable même pour un spectateur, croyant ou non qu’il soit. Le nouveau drame cinématographique ne porte effectivement pas sur la religion en tant que telle, mais sur un morceau douloureux d’Histoire durant lequel le cœur des hommes est violé. La conscience bafouée.

La morale vire à la tourmente. La vie reste-t-elle plus importante qu’une simple promesse de vie, qu’est l’acte de foi ? Demeure-t-il juste de mourir plutôt que d’apostasier ? Et devenir complice d’exécution ? « Leur souffrance est le prix de votre gloire », lance un inquisiteur nippon à Rodrigues.

Si les missionnaires ne s’étaient pas aventurés en terre bouddhiste, point de persécution des convertis. Et du prix de l’annonce de la Vérité – ou celle qui se prétend telle – qu’en subsisterait-il néanmoins ?

Ces questions, qui germent en une multitude écrasante, sont portées avec excellence par une œuvre décidément poly-artistique. La peinture y occupe une place imminente. Des luminosités spirituelles du pinceau d’un Caravage, à la face de Jésus du Greco, jusqu’à la tache noire subtile sur fond blanc d’un contemporain. Aussi, les jeux de plongée complète de la caméra offrent le vertige des dilemmes philosophiques du long-métrage. Aux derniers Oscars, le prix de la meilleure photographie fut très justement attribué à la présente œuvre. L’image est célébrée, à la même cloche que les habiles et belles manœuvres de son.

Les voix, musiques et silences rythment l’histoire tragique de ces prêtres portugais au Japon. Le Christ parle gravement, les pieux fidèles prient intensément et c’est le néant. Des corps brûlent et aucun bruit n’accompagne la scène bouleversante. Silence de Dieu. Silence.

Malgré le travail minutieux, Scorsese n’atteint pas tout un chacun. La thématique est trop lourde ; saoulantes s’annoncent successivement les répétions, siffle-t-on, scié du spectacle excessivement abondant.

Parallèlement, la pesanteur du film provoque toutefois un engouement particulier. La « catharsis », sous son mode le plus moderne, est touchée en plein chez le cinéphile. Révolté ou convaincu, il ne sort de la salle certainement pas indemne de la complexe et mystique épopée.

« C’est dans le silence que j’ai entendu ta voix. »

Ecrire à l’auteur : loris.musumeci@leregardlibre.com

Crédit photo : CineSeries-mag

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