La gauche et la droite selon Olivier Meuwly

Le Regard Libre N° 25 – Nicolas Jutzet

Les appellations politiques « gauche » et « droite » sont-elles pertinentes ? Renvoient-elles vraiment à quelque chose ? Ne devrait-on pas en user avec plus de mesure, comme le préconisait notre rédacteur en chef dans son édito d’octobre 2015 ? L’historien Oliver Meuwly, lui, considère que ces deux catégories sont indissociables de la pensée politique depuis la Révolution française et qu’elles permettent de cerner précisément les tendances qui caractérisent notre paysage politique. Dans son livre La droite et la gauche (2016), le libéral-radical vaudois rappelle l’histoire de ces deux termes tout en analysant leur signification profonde et actuelle.

Nicolas Jutzet : La droite face à la gauche, comment est née l’opposition ?

Olivier Meuwly : La bipolarité s’est créée dans le cadre de la Révolution française et de la répartition des différents groupes à l’Assemblée nationale. La tradition va s’installer, et autour de la droite et de la gauche vont s’agglomérer des tendances qui pensent plus au moins la même chose. Il est important de préciser que ces blocs n’ont jamais été homogènes ni immobiles. Il y a toujours eu des droites et des gauches. Il y a toujours eu des gens qui espéraient meubler l’espace entre deux. Les idées défendues par les deux pôles évoluent au fil du temps, passant d’un camp à l’autre. On a souvent l’image que les idées naissent à gauche avant d’aller à droite. Il n’y aucune ligne rigide, il faut comprendre cette bipolarisation en prenant en compte le mouvement continu des idées.

Toutefois, il y a toujours des éléments qui restent. Dans mon livre, je me focalise principalement sur l’égalité et la liberté. Liberté dans le sens de l’acceptation des inégalités. Et d’autres éléments autour, pas seulement le plan économique qui est beaucoup thématisé aujourd’hui, mais le rôle de l’Etat. Aucune partie ne nie son utilité, mais chacun voit son intervention de manière différente. Il y aura toujours deux grandes façons contradictoires de voir des problématiques. La construction du politique se fait sur la rencontre, plus au moins conflictuelle, plus au moins agressive de ces deux pôles. Et de là peut sortir une multitude de courants. C’est le système de la démocratie qui organise et canalise les discussions de manière optimale.

« L’architecture gauche/droite qui guide notre propos commence à prendre forme, entre un pôle de droite, fixé dans une vision mystique et monarchique du monde, et un pôle de gauche plus composite mais qui, globalement, se mire dans une même vision holistique de la société. Ce second pôle se scinde toutefois en deux courants : le premier en extrait la primauté d’un Etat contrôlé par des mécanismes d’une démocratie strictement égalitaire, alors que son rivale s’enivre d’une société régie non plus par des centres investis d’un pouvoir quelconque, mais par les individus eux-mêmes, immergés dans une liberté souveraine. »

Au regard de cet extrait de votre livre, seules les idées de gauche ont survécu après la Révolution ?

On dira d’une certaine façon qu’il y a eu un mouvement. Prenons l’exemple du libéralisme : à la base, il est placé à gauche. Or il n’est pas non plus dans l’esprit purement révolutionnaire. Pour Benjamin Constant et bien d’autres, la question est la suivante : comment gérer la Révolution, comment faire en sorte que l’apport de la Révolution soit le plus fructueux possible et éviter d’être absorbé par ses dérives. Il s’agit aussi de chercher comment organiser cette nouvelle liberté. Selon Tocqueville, en y instillant des éléments de l’Ancien Régime, qui permettent de la dompter, de la canaliser au besoin. La droite, elle, va reprendre une partie de ces idées-là, tout en s’adaptant à la nouvelle donne.

Vous parlez d’un passage de l’Etat « de » droit à un Etat « des » droits, avec une extension de l’Etat-providence. Pouvez-vous nous expliquer cette nuance ?

Une évolution de l’Etat-providence s’installe. Il commence à s’étendre à la fin du XIXème siècle, au moment où le libéralisme admet que tout ne fonctionne pas parfaitement dans le système de liberté économique, que certains problèmes existent. Le libéralisme s’adapte, le pragmatisme est d’ailleurs profondément libéral. Il va commencer par introduire la démocratie, ce qui était loin d’être une évidence. Pour les libéraux, l’important n’est pas le régime, mais la préservation des libertés. Une évolution va se faire, l’Etat prenant toujours plus de place, en s’emparant notamment de la question écologique. Aujourd’hui, ces droits « à » posent un problème à la droite et à la gauche. Nous constatons ce problème avec l’initiative de l’UDC sur les juges étrangers, soit sur la primauté du droit national. L’UDC  vise l’Europe pour toucher Strasbourg et vise Strasbourg pour toucher Bruxelles. Elle veut éliminer tout ce qui fait référence à la Cour européenne des droits de l’homme. Or, pour la droite qui est globalement libérale, hormis les héritiers de la droite catholique conservatrice, les droits de l’homme sont ceux de la Révolution française et américaine. Il semble fondamental d’avoir des droits supérieurs protégeant les libertés individuelles. Toute une évolution s’est faite après la Seconde Guerre mondiale, nous faisant passer des droits de l’homme aux droits humains. Et ces droits de l’homme-là ne sont plus directement ancrés sur ceux de l’origine. C’est typiquement ce que dénonçait Tocqueville : une fois parti sur le train de l’égalité, sans contrôles, il n’y a plus de limites.

Ce problème de la limite est-il traité aujourd’hui ?

Non, il ne l’est pas. C’est pourquoi les Constant, les Tocqueville constituent encore des points d’ancrage, des références de réflexions intéressantes. Ils nous rappellent que oui, il faut mener cette réflexion ; qu’être libéral, c’est difficile. Mon angoisse est de voir la gauche défendre une vision des droits humains, donc du juge étranger, et la droite une vision initiale des droits de l’homme. Avec la possibilité de voir la droite conservatrice s’engouffrer dans l’espace qui sépare les deux camps, en profitant de l’occasion pour balayer les deux versions. Cet affrontement entre les droits « à » et les droits « de » pourrait aider la droite néo-conservatrice qui conteste, elle, les deux visions, considérant que les droits « à » sont la suite logique des droits « de » mal appliqués. Il faudrait compter sur un vrai discours politique pour y faire face. A ce jour, je ne le vois pas. Nous aurons affaire à un test intéressant, qui permettra de montrer les différentes droites, divisées, que l’on a aujourd’hui. Avec en face une gauche unie autour des droits « à ».

En Suisse, l’élément structurant n’est-il pas davantage la « peur du peuple » que l’existence de deux pôles distincts ?

Je ne parlerais pas de peur du peuple, mais d’un appel au peuple, bien que l’un aille avec l’autre. Sur la longue durée, contrairement à ce que l’on prétend parfois, les droits populaires ne sont pas facteurs de populisme mais de discipline. Ils permettent de mesurer les débats et les propositions, ils évitent les dérives. L’exemple de l’entre-deux-guerres est très parlant à ce sujet. Il fallait d’un côté surveiller la montée du communisme et de l’autre les poussées nationalistes. Durant cette période, les deux doivent affronter des déroutes électorales qui poussent à la mesure.

Dans ce contexte, que penser d’une révision des droits populaires ?

Je rejette la simple augmentation du nombre de signatures pour l’initiative populaire. Si on touche à un élément, on touche au tout. L’augmentation des signatures est une proposition facile qui n’est pas indispensable. Cependant, si l’on permet de récolter les signatures en ligne, on risque de ne plus avoir le choix. Ma proposition, si l’on veut vraiment changer quelque chose, serait plutôt d’introduire un référendum obligatoire sur les lois d’application des initiatives. Cette disposition place les initiants puis le Parlement face à leurs responsabilités. C’est pourquoi je ne comprends pas l’idée d’une trahison de la part du Parlement en lien avec l’initiative du 9 février. Dire cela, c’est ne pas comprendre le système dans sa complexité.

Autre thème, l’apparition de l’écologie politique, enfant de mai 68, très contestataire à ses débuts, mais qui finit par s’intégrer au système.

C’est l’un des mouvements qui voulait se démarquer du jeu politique classique, dépasser ce clivage gauche-droite. Les écologistes ont fini par se faire rattraper, par leur discours foncièrement de gauche. Pourtant, la thématique parlait également à la droite conservatrice, en lien avec le patrimoine naturel. L’une des ailes écologistes fut à droite. Or celle-ci n’a pas réussi à donner de réponses, notamment compatibles avec l’économie, sans donner du grain à moudre à la mouvance clairement révolutionnaire. Par la suite, lentement, l’écologie s’est intégrée au système.

Selon vous, « le centre n’est qu’un lieu de passage. La politique s’y fait, mais ne s’y pense pas ». Ces dernières années, les Blair, les Schröder se sont recentrés pour faire de grandes réformes. N’est-ce pas un moindre mal de dévier un peu de sa doctrine afin de prendre du bon dans les deux camps ?

Oui, mais seulement à la fin. Même un Tony Blair ou un Gerhard Schröder sont partis de la gauche, en faisant d’abord le ménage à l’intérieur du parti. Mais ils ne veulent pas revenir en arrière. Ils réforment avant tout leur mouvement de pensée. Jacques Julliard disait que les gens aiment être gouvernés au centre, mais pas par le centre. On finit au centre, mais ce qui est important c’est l’endroit d’où l’on part. Récupérer, c’est quelque chose, mais créer en est une autre. Ainsi, Emmanuel Macron n’a pas encore montré qu’il pouvait incarner autre chose qu’un rejet. Il n’est pas une force de proposition. Reformer la France, ce n’est pas un programme suffisant, il faut un bagage philosophique plus construit.

L’opposition entre ouverture et fermeture, face au changement, à la technologie, etc., n’est-elle pas devenue le seul vrai clivage, prenant le pas sur le traditionnel duel gauche contre droite ?

Je récuse cette vision. L’ouverture d’un socialiste ou d’un libéral n’a pas grand-chose en commun. Le constat est le même avec le progressisme et le conservatisme. Ces tensions viennent d’avantage questionner le sens profond de la droite et la gauche, sans pour autant remettre en cause leur logique. Les questions de transhumanisme ou de digitalisation soulèvent les mêmes réflexions. Il faut aborder ces questions à travers le prisme actuel.

Les derniers événements politiques démontrent un ras-le-bol, comme si le peuple voulait se venger. Comment en est-on arrivé là ?

Par un manque de pédagogie. C’est d’ailleurs un avantage fondamental de la démocratie directe : elle force à faire continuellement de la pédagogie ! Ici, les partis ont un rôle différent : ils doivent sans cesse se renouveler, s’adapter, se répéter pour convaincre la population.

Dans votre livre, vous parlez d’un abandon de l’éducation à la gauche. A quel point cet état de fait est-il problématique ?

On n’a pas de sociologue de droite par exemple et de manière générale, on ne choisit pas les métiers qui font l’Etat. On a tout au plus des avocats d’affaires. Mais ces derniers n’ont pas de pensée d’Etat. Avenir Suisse a essayé de combler cette lacune, en tentant de sortir de la pure analyse économique, mais y est très vite revenu. Avec l’Institut Libéral de Pierre Bessard, nous, le Cercle démocratique de Lausanne, sommes les seuls à traiter des questions de société avec une vision autre, qu’elle soit radicale ou libérale. Mais même entre nous, des divergences profondes existent. A mon avis, aujourd’hui, on ne peut créer un libéralisme utile en prenant appui uniquement sur le volet économique.

Dans la canton de Genève, un tiers des citoyens ne paient pas d’impôts. N’est-ce pas un danger pour la démocratie ?

Je suis contre un retour au vote censitaire, mais je trouve vital que chacun paie un impôt, ne serait-ce qu’une somme symbolique. Il s’agit d’un vrai péril, même si le système suisse fait que les votants ne votent pas forcément uniquement pour leurs intérêts immédiats. La démocratie suisse demande du temps. C’est d’ailleurs le danger de l’immédiateté : comment concilier le temps long de la politique avec cette dernière ? En politique, la lenteur permet de reconsidérer, de corriger, rien n’est jamais figé. La procédure prend du temps, propose du temps, et c’est important.

Des propos recueillis par Nicolas Jutzet

Crédit photo : © gewerbezeitung.ch

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