Fromage, ou la recette de vie

Le Regard Libre N° 25 – Loris S. Musumeci

Après que les doigts eurent caressé les onctueuses mamelles dans une traite intime, le seau fut généreusement rempli de lait blanc, pur et gras. La vache, toute épanouie de son don, meugle un chant nouveau. Le matin se lève : appelant, par la tendresse de ses premiers rayons, un petit-déjeuner qui fournit force et courage pour affronter un jour entier, dans la sueur lancinante des champs et des étables.

Le café est prêt, le lait encore chaud et le pain juste dur de la veille. Les nouvelles à la radiodiffusion, mauvaises et habituelles, tiennent compagnie durant le repas frugal.

Une fois les manches retroussées, le feu crépit déjà sous la casserole abondant du précieux liquide, pour une quantité de trente-cinq litres en exemple. Porté à l’approximative température de trente-sept petits degrés, trois cuillères à café de présure, tirée de la caillette des ruminants, se joignent à la douce boisson. Le mélange doit, à ce point, reposer une heure ; le feu le suit dans un sommeil de la même durée.

Le temps de la patience passé, le gaz retentit pour que l’embrasement se réveille. Neigent alors dans le récipient quatre poignées de sel fin : celui-ci qui offre plus de saveur à l’existence des hommes. Et de brasser l’eau toujours plus claire, se séparant des morceaux denses de la naissance du fromage. Tournent les violons de crème, tourne le bâton de la bonne laitière, tournent les flammes du foyer chaleureux.

Les mains souples et puissantes plongent une à une les passoires avides de nuages de la majestueuse substance. Entrant et sortant de la casserole, cette dernière est extraite, formée et lavée : elle va et elle vient entre les reins du bol à trous. C’est pour le moins ce qu’en dirait un Gainsbourg.

Les plongées et contre-plongées terminées, le fromage, haletant de plaisir, patiente pour son ultime bain. Tel un Gange, le sérum purge le bloc blanc de ses excès et péchés afin de mieux le conserver dans la béatitude d’un noble vieillissement.

De l’aube d’une traite au crépuscule d’une cruelle râpe, quel chemin singulier ! Le pauvre, débutant à l’état de liquide, a affronté tant d’épreuves pour devenir goûteux et solide, qu’il finit en infimes miettes sur quelque sauce tomate ou autre plat chaud.

Le fromage est bon, parce qu’il est éphémère. Seul le souvenir de sa sapidité demeure à travers les âges, car la charmante laitière chaque matin s’est levée, libre et heureuse, suivant la recette que voilà.

Personne ne mangera plus un fromage comme avant : la consommation alimentaire laisse désormais place à une expérience mêlant spiritualité et érotisme, à savoir la dégustation.

Ecrire à l’auteur : loris.musumeci@leregardlibre.com

Crédit photo : © Loris S. Musumeci / Le Regard Libre

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