Montée du populisme : un sentiment de déjà-vu

Le Regard Libre N° 25 – Rachel B. Häubi

« Trump-ci, trump-ça », « les gauchos-ci, les gauchos-ça », « les populistes par-ci, et les populistes par-là », … Impossible de lire, visualiser ou écouter un quelconque média sans tomber, à un moment ou à un autre, sur des expressions toutes faites et des nouvelles qui paraissent démesurées. Le gris ne semble plus exister dans ce monde manichéen où l’on prend plaisir à libeller les individus d’une part de « gauchos », de « gauchiasse », de « sales socialistes », d’« écologistes-utopistes », et de l’autre part, de « fachos », de « racistes » ou de « néonazis ». Toutes ces formules, qui tendent à discréditer la personne avant même de lui avoir accordé une chance de s’exprimer, ne seraient-elles pas le fruit de notre époque médiatique où la rapidité de l’information semble prioriser son efficacité et sa fiabilité ? En effet, l’ère numérique, qui permet d’informer spontanément les masses de l’actualité, cache cependant une face sombre : la propagation rapide d’informations erronées autour du globe, ces mêmes informations qui forgent nos opinions, et donc influencent nos actions. C’est pourquoi, lorsqu’on m’a invitée à écrire dans ce journal d’opinion, j’ai décidé avant tout d’effectuer une recherche approfondie des faits concrets afin de vous les présenter de manière à ce chacun puisse élaborer sa propre opinion, tout comme je l’ai fait.

Virage à droite

Autant en Europe que de l’autre côté de l’Atlantique, les tendances politiques semblent, depuis quelques années, virer vers la droite, voire vers l’extrême droite. Prenons pour exemples la Turquie d’Erdogan, le Brexit au Royaume-Uni, l’élection de Donald Trump aux Etats-Unis ou encore l’expansion du parti néonazi Aube Dorée en Grèce qui dispose de 18 sièges à l’Assemblée nationale depuis septembre 2015. En France, plus de 35 % des 18-24 ans voteraient Front National tandis qu’en Allemagne, le parti de l’AfD (« Alternativ für Deutschland ») prend de l’ampleur.

La Suisse, classée au cinquième rang européen pour le populisme autoritaire par l’institut de recherche suédois Timbro, ne fait pas exception à la règle. En octobre dernier, un rassemblement néonazi attirant près de 5000 personnes a eu lieu à Saint-Gall alors que d’autres ont été prévus. En Valais, l’affaire du survivaliste Piero San Giorgio n’a pas laissé indifférents les Valaisans, révélant un gouffre entre ceux qui ont été indignés par son discours insensible et ceux qui soutenaient son idéologie ultra-nationaliste comme il était possible de le constater dans les commentaires de la vidéo partagée sur les réseaux sociaux. Dans cette interview entre Daniel Conversano et l’ex-consultant survivaliste engagé par Oskar Freysinger, on peut entendre des propos xénophobes tels que « 50’000 migrants qui arrivent en bateau ça ne me fait pas peur car si tu mets 20 mitraillettes en face c’est terminé » ou « le socialisme, le gauchisme, l’humanisme, le droit-de-l’hommisme et toutes ces merdes font en sorte que des gens qui n’auraient pas dû exister existent » comme ce serait le cas, selon Piero San Giorgio, des malades ou des personnes handicapées.

Cette « nouvelle mode » qui attire certaines personnes en effraie d’autres, qui pressentent un retour vers les années obscures. Au cœur de ce phénomène, un terme semble résonner dans les médias et les discussions, celui du populisme.

Le populisme, ou la valse à trois temps

Bien que ce concept relevant de la controverse peut sembler péjoratif et être utilisé dans le but de discréditer un personnage ou une idéologie politique, il est parfois considéré comme une qualité par certains groupes, tels que le Front National qui se revendique comme étant un parti populiste. Le populisme désigne un groupe se tenant pour l’unique représentant du peuple face à une élite corrompue, et suppose souvent un chef charismatique, qui possède une forte aura publique lui permettant potentiellement de bénéficier d’un électorat important.

Le politologue François Cherix, auteur de l’ouvrage Qui sauvera la Suisse du populisme ?, compare la méthode populiste à une « valse à trois temps ». Le premier temps consiste à attaquer les élites par un discours discriminateur qui les oppose, « corrompues et truqueuses », au peuple « pur, sain et juste ». Le deuxième temps intervient lorsque le leader populiste se revendique comme l’unique représentant du « vrai » peuple. Finalement, ce chef se permet de « verticaliser » la démocratie en s’autorisant des comportements autoritaires et parfois même brutaux et en s’attribuant la mission sacrée de sauver la société et de restaurer le pays d’autrefois.

Cependant, qui est le peuple ? Et qui sont ces élites corrompues ? Il est pertinent de noter que le « peuple » et les « élites » ne sont jamais clairement définis. En effet, il ne s’agit là que d’une construction vague et fictive dont le but est la polarisation – un manque de nuances et un flou constituant le carburant même du populisme. Effectivement, le peuple, qui n’a jamais été autant diversifié, ne peut pas être qualifié en tant qu’entité homogène :

« Les populistes sont très souvent intuitifs. […] Ils connaissent bien leur pays et ils utilisent, en effet, toutes les inquiétudes, toutes les difficultés qui sont réelles, il ne faut pas les nier. […] Mais ils procèdent par une méthode extrêmement dangereuse qui est le rassemblement par l’exclusion et non pas par l’inclusion. C’est-à-dire qu’ils vont désigner ce fameux peuple (par exemple américain), homogène, pur, victime des élites, en rejetant d’autres personnes précises qui sont désignées comme nuisibles : les mexicains, les journalistes, les écologistes, les homosexuels, etc. C’est donc cela qui est très dangereux dans le populisme : on créé une fédération par l’exclusion démocratique de l’ensemble de la diversité de la société. » (François Cherix, à la RTS)

Erwan Lecoeur, sociologue et spécialiste du populisme, explique qu’il existe deux types de populisme historiques : « D’un côté, il y a le populisme démocratique, celui qui défend les petits contre les gros, d’un point de vue de classes sociales. De l’autre, il y a le populisme ethnique, celui qui défend un peuple selon ses caractéristiques ethniques » et qui est fondé sur la peur de l’autre. Cependant, un populisme d’ordre ethnique peut se dissimuler derrière l’apparence parfois trompeuse d’un populisme démocratique, prétendant ainsi défendre les intérêts des plus démunis dans un but purement stratégique. C’est entre autres le cas du Front National ou de l’Union Démocratique du Centre (UDC) qui jouent, par exemple, sur la crainte de perdre son travail (l’argument du populisme démocratique) afin de mettre en avant et de justifier la préférence nationale et l’exclusion de l’étranger (soit le populisme ethnique).

Lorsque la politique devient hypocrisie et manège à mensonges…

Mathias Reynard, membre du Parti socialiste suisse, souligne qu’une fois arrivés au pouvoir, les mouvements et partis qui se déclarent populistes prennent des décisions complètement contraires à ce qu’ils prétendent défendre : « Il suffit de regarder en Suisse : ce sont les mêmes qui vont vouloir augmenter l’âge de la retraite, couper dans les aides à la formation, aller contre toutes les politiques sociales et les améliorations des conditions de travail et des salaires des plus démunis. »

Ce sont également les mêmes qui osent utiliser le triste cas de « Maria » qui ne peut plus payer son loyer comme prétexte pour s’opposer aux migrants… En effet, comme le remarque la Conseillère d’Etat valaisanne Esther Waeber-Kalbermatten, « cette affiche est issue des mêmes milieux (ndrl : UDC) qui ont demandé et obtenu du Parlement que les prestations d’aide sociale soient fortement abaissées en 2016. »

Prenons pour exemple supplémentaire le cas de Donald Trump. Celui-ci a prétendu lors de son discours d’inauguration défendre le peuple américain qui a été « laissé pour compte » comme les « mères et [les] enfants piégés par la pauvreté », alors qu’il n’a jamais, en septante ans, avec une fortune personnelle de plus de 3,7 milliards de dollars, contribué d’une quelconque manière à l’amélioration des conditions sociales aux Etats-Unis.

Attention à ne pas recommettre les erreurs du passé

Mathias Reynard avance que le discours populiste « joue toujours sur la haine, sur les peurs, sur le côté sombre de l’être humain » et qu’il faut « avoir un peu de mémoire et se rappeler l’histoire de notre continent ». Ce n’est en effet pas le seul à tenter de tirer la sonnette d’alarme. Le pape François a récemment voulu mettre en garde le peuple européen contre la montée de l’extrême droite :

« Pour moi, l’exemple le plus typique du populisme européen, c’est l’Allemagne en 1933. Un peuple submergé dans une crise qui a cherché son identité jusqu’à ce que ce dirigeant charismatique (Hitler) se présente et promette de lui rendre son identité, mais qui lui a rendu une identité pervertie et nous savons tous ce qui s’est passé. »

Le 22 décembre 2016, le prince Charles alertait une montée de nombreux groupes populistes autour du monde, de plus en plus agressifs envers ceux qui adhèrent à des croyances minoritaires. Selon lui, cette violence « a des échos perturbants des jours sombres des années 1930 ». En Allemagne, tandis que le parti d’extrême droite AfD gagne de l’ampleur, Angela Merkel déclare que « nous n’irons nulle part en essayant de régler les problèmes par la polarisation et le populisme » et que « même si certains rêvent d’un “retour à un petit monde”, la bonne réponse est l’ouverture ».

Comment combattre la montée du populisme ?

Alors qu’Obama a profité de ses derniers jours à la présidence pour signer une loi contrant la désinformation et la propagande, Angela Merkel semble, elle aussi, se soucier du phénomène de la désinformation numérique qui contribuerait, selon elle, à l’essor du populisme en manipulant l’opinion publique. La réglementation de la diffusion de ces « fausses nouvelles », permettra-t-elle d’éclairer le peuple en le désillusionnant des informations erronées ou, au contraire, s’opposera-t-elle au droit fondamental de la liberté d’expression, constituant ainsi un nouvel outil de manipulation aux mains du gouvernement ? La question demeure, en effet, délicate et discutable.

Selon François Cherix, cela ne sert à rien d’insulter les populistes ou de les rejeter d’un point de vue moral. « Il faut prendre au sérieux le phénomène ainsi que les questions à partir desquelles l’affaire se développe. Mais il faut toujours les combattre sur leurs diagnostiques, sur leurs affirmations qui sont, pour la plupart du temps, erronées. »

De fait, selon divers organismes de fact-checking (vérifications des faits) tels que Politifact, plus des deux tiers des affirmations de Donald Trump depuis un an seraient fausses, sans que cela n’ait d’une quelconque façon décrédibilisé le personnage auprès de ses électeurs.

L’exercice de la pensée, un devoir civique ?

Hannah Arendt, célèbre philosophe et politologue allemande, évoque dans son ouvrage Considérations morales le terme de « banalité du mal », soulignant à quel point l’exercice de la pensée est indispensable pour prévenir le mal. En effet, se basant sur ses observations lors du procès d’Adolf Eichmann, elle constate que même « Monsieur-tout-le-monde, qui n’est pas méchant ni motivé (…) est capable de mal infini » tout simplement car il n’est jamais confronté à l’exercice de sa pensée et sera ainsi incapable de discerner le bien du mal. Elle souligne également la nécessité de « remonter aux expériences plutôt qu’aux doctrines ». Selon Arendt, la non-pensée « enseigne aux gens à s’attacher fermement à tout ce que peuvent être les règles de conduite prescrites par telle époque, dans telle société » sans ne jamais les remettre en question. C’est comme si « tout le monde dormait », écrit-elle.

« La manifestation du vent de la pensée n’est pas la connaissance ; c’est l’aptitude à discerner le bien du mal, le beau du laid. Et ceci peut bien prévenir des catastrophes. » Ainsi serait-il du devoir de chaque citoyen de faire usage de sa pensée afin de décortiquer les informations propagées et de différencier le vrai du faux.

Le monde se réveille

Aux Etats-Unis, des troupes de manifestants se sont jointes à des tribus indigènes à Standing Rock et se sont battues ensemble pendant plusieurs mois contre la construction du pipeline « Dakota Access », malgré les fréquentes arrestations et les rudes conditions hivernales. Pendant ce temps-là, une centaine d’entreprises et multinationales telles que Google, Apple ou Uber se sont unies pour contrer le décret anti-immigration de Donald Trump.

Plus d’un million de Britanniques ont signé une pétition demandant l’annulation d’une visite d’Etat du nouveau président américain qui, en raison de sa « misogynie » et de sa « vulgarité », est jugé indigne de rencontrer Sa Majesté la Reine. En Autriche, bien que certains sondages anticipaient une victoire pour le candidat d’extrême droite Norbert Hofer du parti national-populiste FPÖ, c’est l’écologiste Alexander Van der Bellen qui a été élu président avec 53,6 % des voix contre 46,4 %. En Valais, l’indignation des Valaisans et la récolte de plus de mille trois cents signatures dans une pétition ont contraint le conseiller d’Etat Oskar Freysinger à congédier Piero San Giorgio. De plus, un rassemblement d’environ un millier de citoyens concernés a eu lieu en ville de Sion le samedi 18 février pour un Valais plus ouvert et progressiste – signe d’un « raz-le-bol » ressenti par une partie de la population.

Ce contre-mouvement qui s’oppose à la tendance croissante du populisme de droite, peut-il être qualifié de populisme de gauche ? Bien qu’on puisse le penser, le politologue Nenad Stojanovic souligne que faire appel à la population n’est pas populiste. En effet, tandis que le leader populiste prétend parler au nom d’un peuple uniforme, les opposants sont la preuve même que le dèmos ne peut pas être catégorisé comme une entité homogène et dénoncent ainsi le populisme pour mettre en avant le pluralisme.

Le peuple est éveillé, probablement parce que les leçons que l’Histoire nous a laissées démontrent à quel point il est important de ne pas se laisser emporter par le profond sommeil de l’indifférence. Après tout, selon Howard Zinn, politologue et professeur américain, les pires atrocités commises dans l’histoire de l’humanité ont résulté non de la désobéissance, mais bel et bien de l’obéissance.

Crédit photo : © static.pulse.ng

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