François Mitterrand, prince de l’ambiguité

Le Regard Libre N° 26 – Nicolas Jutzet

La vie du Charentais de la Nièvre est assurément romanesque, faite d’intrigues et de manœuvres machiavéliques. Il laisse une image brumeuse, avec des zones d’ombres vite oubliées par ceux qui, aujourd’hui encore, parviennent à s’enorgueillir d’être mitterrandistes. Une constante apparaît : son action est inlassablement guidée par une soif de pouvoir qui finira par le voir triompher de la mort. Clairement, la politique prime sur l’idéologie ; il n’a pas l’esprit de système. Bien souvent chez lui, la fin justifie les moyens.

Mitterrand ne serait pas Mitterrand si son parcours n’était que manigance et coup bas. Cet homme fit preuve de bravoure et d’éloquence, n’hésitant pas à affronter le peuple ou l’opposition quand l’intérêt supérieur de la France semblait le mériter. Un courage qui fait aujourd’hui défaut à ceux qu’il présupposait comme insignifiants en affirmant : « Je suis le dernier des grands présidents. Après moi, il n’y aura plus que des financiers et des comptables ». Il importe de tordre le cou à cette allégation. En effet, Valéry Giscard d’Estaing, son prédécesseur, était déjà ce qu’on peut appeler un comptable-financier qui, en plus d’autres qualités reconnues, excellait dans les domaines de l’économie et des finances qui suscitent au mieux le mépris dans l’esprit de son successeur.

On attribue d’ailleurs, du moins en partie, la victoire du second sur le premier en 1981 à cause d’un ton trop professoral qui aurait fini par lasser en comparaison avec le ton plus proche du peuple du challenger de gauche. Après avoir fait mouche dans leur premier affrontement pour le poste suprême en 1974, notamment en marchant sur les terres de son contradicteur avec cette réplique qui fera l’histoire : « Vous n’avez pas le monopole du cœur », Valéry Giscard d’Estaing mordra la poussière, usé par l’affaire des diamants de Bokassa et la fin chaotique des Trente Glorieuses. Mais avant d’en arriver là, Mitterrand a su et dû se battre, particulièrement avec ses propres incohérences.

De la francisque à l’extrême gauche, avant le règne du pragmatique

Après une jeunesse passée dans les écoles catholiques en Province, Mitterrand monte à Paris pour y étudier le droit. Rapidement, il intègre les Volontaires nationaux du colonel  de La Rocque. Un mouvement patriotique qui lutte contre le communisme et le pacifisme. C’est la guerre qui fera de lui un homme. Appelé, il participe à la « drôle de guerre ». Blessé, il se retrouve prisonnier. Dans le camp de fortune, il est confronté une première fois à des hommes du même âge issus d’un autre milieu social. Cette période le marque profondément ; lui, l’individualiste élitiste, prend une leçon d’humilité.

Plus tard, c’est en s’appuyant sur cette époque et les liens tissés qu’il se fera une place en politique. Mitterrand le résistant devient Ministre des Anciens combattants et des Victimes de guerre. Il essaiera toujours d’évacuer une partie des souvenirs en lien avec cette période. Difficile pour le Président de gauche d’assumer le ralliement au régime de Pétain après sa fuite d’un camp de prisonnier. Et que dire de l’obtention de la francisque, cette décoration pétainiste réservée à un cercle restreint « d’élus » ? Il tentera tant bien que mal de trouver une explication à ses errements, admettant tout au plus une « erreur de jugement ». Cette tentation à l’affabulation sur sa jeunesse le suivra le restant de ses jours. Tempi passati.

Longtemps ministre, il prend de l’étoffe en s’opposant au retour du Général de Gaulle, en 1958. Il l’accuse de vouloir rétablir une quasi-monarchie en introduisant une Ve République qui fait la part belle au pouvoir du Président. Pouvoir qu’il embrassera avec joie quelques décennies plus tard.

Cette opposition avec le Général sert de fil rouge à son parcours politique. Rapidement, il arrive à la conclusion que la seule solution pour prendre le dessus sur les gaullistes sera de s’allier avec le reste de la gauche, et donc notamment la partie extrême qu’il a combattu durant sa prime jeunesse. Un défi très difficile, tant les deux gauches semblent irréconciliables. Il parviendra à ses fins par la ruse, forçant le PCF à « s’offrir à lui ».

Le premier tournant survient suite à la défaite cinglante de Gaston Defferre en 1969 face à Pompidou dans la course à la Présidence. Au Congrès d’Epinay en 1971, Mitterrand veut rassembler et ancrer le nouveau PS à gauche. Diverses raisons expliquent ce positionnement : attirer la jeunesse militante de mai 68 et surtout, mettre un terme au monopole du parti communiste sur les thèses révolutionnaires. Son discours annonce la couleur : « La révolution est d’abord une rupture. Celui qui ne consent pas à la rupture avec l’ordre établi, avec la société capitaliste, celui-là, je le dis, ne peut être adhérent du parti socialiste ». Il prend le pouvoir.

L’alliance avec la gauche ne suffira pas pour éviter une deuxième défaite à Mitterrand. En 1974, il s’incline face à Valéry Giscard d’Estaing, qui « surfe » sur l’affaire Soljenitsyne. L’Archipel du Goulag dénonce les atrocités subies par la population en Union soviétique. Suffisant pour faire hésiter certains votants. Il manquera quatre cent mille voix à la gauche recomposée pour entrer dans l’Histoire. Bien que déçu et abattu par la défaite, Mitterrand sait désormais que la victoire est possible. Ce n’est que partie remise.

Un septennat plus tard, l’heure est venue. Cette fois, déstabilisé, Valéry Giscard d’Estaing cède. Le combat d’une vie est gagné. Mais très vite, l’idylle va se transformer en cauchemar…

L’homme devra finalement, après avoir cru béatement que le politique pouvait prendre le dessus sur l’économie, se résoudre à écouter Pierre Mauroy et Jacques Delors. Face à une faillite imminente, place au tournant de la rigueur. Le keynésianisme et le tout Etat prôné par ses conseillers (dont Jacques Attali qui aujourd’hui encore fait un tort considérable à la France) sont discrédités. Un affront. Le chef de l’Etat continuera de se dire adepte du « socialisme » jusqu’à la fin de sa vie, mais depuis ce revers, il règne bien plus qu’il ne gouverne. Freiné par la maladie et les cohabitations successives.

Mitterrand, une énigme à double-face

Mitterrand est une énigme à double-face. L’une aura indiscutablement permis à la France d’être une grande dame en abolissant la peine de mort ou encore d’être la cheffe de file en embrassant le projet européen et sa monnaie. Impossible de ne pas reconnaître le rôle fondamental de François Mitterrand dans le développement de la Ve République ; sans lui, qui sait si la gauche n’aurait jamais atteint la victoire ? Certes, il a fallu s’allier avec les communistes pour mieux les ringardiser, pour arriver à ses fins, mais seul le résultat compte : l’anti-communiste qu’il était a réussi à mettre un terme à l’hégémonie de la droite. Mitterrand, c’est également l’apparition de la cohabitation, de la diarchie à la française, un Président de gauche nommant un Premier Ministre de droite, du jamais vu sous la Ve République. Certains diront que c’est le début d’une alternance stérile qui mènera indubitablement à l’arrivée au pouvoir d’un parti de l’extrême. Comment leur donner tort ?

Cela étant, le versant de la médaille reste insupportable de cynisme, de compromission et d’inélégance indécente. Relevons ici la pire : quelques mois après son élection, son équipe médicale lui découvre un cancer qui ne lui laisse que peu de temps à vivre. Le verdict est sans appel, trois années au grand maximum. Il n’en sera rien, le Président restera, mentira aux Français en présentant des bulletins de santé factices, se représentera, pour finir par s’éteindre une fois la fonction transmise au prochain. Quatorze années plus tard. Son règne devait le tuer, il fut son meilleur remède. Cet homme, aux portes de la mort, trouve la force de s’accrocher au pouvoir, à la France. Cette détermination effraie tant elle donne le tournis, mais elle est terriblement belle. Elle est forte, comme son amour pour sa patrie et son envie de marquer l’Histoire.

Avec ses quatorze années à la tête de la Ve République, il détient, sans doute à jamais, le record de longévité à la fonction suprême. Il est un pan entier de l’Histoire française à lui tout seul, lui, le perdant provincial et persévérant qui, esseulé face à tous, ira se placer au dessus de la mêlée à l’Elysée. Tout est politique dans sa vie, tout est calcul, tout est compromission et division. Un caméléon d’une intelligence pratique redoutable, doublé d’une culture remarquable que plus jamais la République n’a connue. Après lui, c’est le modèle de l’ENA, du technocrate qui prend le relai. Il me semble difficile, pour ne pas dire improbable, qu’un lecteur puisse se passionner pour une biographie de l’actuel Président. Seules ses affaires intéressent.

Ecrire à l’auteur : nicolas.jutzet@leregardlibre.com

Crédit photo : images.jacobinmag.com

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