« Je te souhaite d’être heureux dans tes solitudes », mars 1958 – décembre 1969

Le Regard Libre N° 26 – Loris S. Musumeci

Jours fastes (5/6)

Embarras, incertitudes et lassitudes pétrissent les missives de Corinna Bille et Maurice Chappaz. Tout particulièrement celles du quatrième chapitre de Jours fastes, « Je te souhaite d’être heureux dans tes solitudes », présentant les échanges de 1958 à 1969. Reste, pour la gloire de l’amour, une partie majeure d’affection et de tendresse entre les deux écrivains. Dans un langage toujours aussi vrai ; à eux la parole.

Tourments laboureurs

« Je crois que j’arriverai à sortir des embarras financiers.
Je pense à toi chaque jour. J’espère arriver à une époque où tu seras déchargée. Je n’ai pas toujours de la patience, certes mais je me laisse prendre par les soucis, les obsessions lorsque je ne peux pas retrouver la joie dans la poésie, dans l’écriture.
Mais tu es toujours en moi comme ma plus belle certitude.
Je t’embrasse ainsi que les petits.
Maurice »

C’est un Maurice bien angoissé qui se retrouve tout au long de cette partie de correspondance. Il n’en désire pas moins des lendemains plus sereins, dans une confiance ardente.

Non seulement il perd de vue le fil de son existence, mais encore il souffre la disparition de ceux qu’il aime. Sa sœur :

« Un mot très rapide pour t’annoncer une triste nouvelle : la mort de Miquette [ndlr : surnom de Marie-Thérèse, sœur de Maurice Chappaz] survenue ce matin, paraît-il, à la suite d’une crise cardiaque lors d’une crise.
Voilà la fin d’une vie et cela me fait réfléchir. »

Son père :

« Aucune nouvelle spéciale ici : descendu à Martigny pour les faire-part et remonté le plus vite possible.
Je me sens vide.
Je te téléphonerai
mais en attendant
je t’embrasse chère Fifon [ndlr : surnom de Corinna pour Maurice] »

Tragédie intense qu’expérimente un homme, découvrant le fleuve éphémère de la vie.

« Je sens le petit pincement au cœur de tous les êtres et de toutes les choses dont je puis me séparer volontairement et l’énergie douce et forte aussi de la découverte moins de l’inconnu que du poème qui continue. »

Corinna, pour sa part, ne connaît pas des épreuves moins douloureuses. Son mari l’a trompée, sa santé lui joue des tours : elle semble ne plus pouvoir déguster aux joies d’antan.

« Je sens parfois les ponts s’effondrer sous moi de tous côtés. Mais je pense avoir passé ma plus mauvaise année (je l’espère). C’est le contrecoup de l’an dernier qui me fut terrible. En réfléchissant, je m’aperçois bien que si j’ai pu envisager assez gaiement (même très gaiement parfois…) tout le reste, ton grand amour pour U. [aventure adultère de Maurice] m’a donné un véritable coup d’assommoir dont je ne suis pas remise. C’est ainsi et c’est inutile de vouloir essayer de croire le contraire. Ceci pour te dire que j’aurai encore des jours difficiles. Rien ne pourra plus jamais être comme avant… Avant, malgré bien des petits ennuis, humiliations et colères, je retrouvais toujours un bonheur réel. J’avais une place bien à moi dans la vie. A présent, il me semble que je ne l’ai plus. Je n’ai jamais été aussi désaxée que maintenant. »

Crisis

Le couple Chappaz-Bille vit un drame conjugal sans précédents. D’ailleurs, entre 1964 et 1966, les échanges épistolaires sont tus, car à demi-morts. Maurice recherche à cor et à cri le pardon, d’un balbutiement maladroit ; Corinna ne peut plus rien entendre, essoufflée de tristesse.

« Puis sur un autre point l’amour : j’ai eu pas mal de faiblesses. Je comprends qu’on en souffre. Mais j’ai tâché toujours d’être fidèle à la fois à une vérité religieuse qui me semblait malgré tout incompréhensible et au moins secrètement et non superficiellement à un choix : toi, la foi que j’ai eue en ta valeur, en notre union je l’ai toujours mise avant tout. Je n’ai d’ailleurs pas séparé cette vérité-là, cette réalité naturelle de l’autre. 
Je ne me prétends pas certes sans reproches. On peut même m’accabler on n’a qu’à énumérer les faits (et en oublier d’autres aussi). 
On n’a qu’à ne pas tenir compte comme j’ai toujours voulu t’aimer, tout de suite, toujours et « voulu » avec amour et je ne m’en suis jamais dédit. Pratiquement on ne peut pas dire que j’aie eu une relation normale, véritable, même courte.
Ce n’est pas un hasard.
[…]
nous séparer c’est vraiment l’échec mais si la conviction est réelle ?
lutter pour l’union c’est aimer mais alors j’en suis vraiment affaibli.
[…]
Je voudrais que tu ne penses pas cela mais s’il le faut la rupture pour que chacun connaisse sa vérité… C’est la dernière fois que j’essaierai de te persuader du contraire. »

Je t’aime

Fort heureusement, l’affection intime et amoureuse réussit encore et toujours à surmonter les épreuves. Maurice, plus lyrique qu’à ses habitudes, s’enhardit aux déclarations romantiques.

« sois remerciée
et reçois encore mes baisers,
ah ! je me jure de vivre avec joie avec toi »

« Aussi je condense ce que je pense en un mot éclair : j’ai de l’amour pour toi et je suis heureux d’être marié avec toi. »

Corinna retrouve son bonheur dans les braises rallumées du couple.

« Je t’aime, je suis très heureuse, j’aime de nouveau la vie,
ta Fifon »

Aussi, celle-ci clôt le bal de la quatrième partie de la correspondance par un pas qui apaise son bien-aimé. Et, bien entendu, également le curieux lecteur !

« Quel bel hiver ! Je suis contente, je t’embrasse comme je t’aime,
Fifon »

Flux et reflux de foi

La progression religieuse des deux amants respectivement occupe une place importante dans ces années difficiles.

En lui, paraît renaître une foi qui ne s’était jamais véritablement éteinte. Il l’accroît sans doute par l’accueil régulier des sacrements, qui lui donnent force et courage.

« Mais ce qui me soutient c’est l’écriture. Me contredisant moi-même, versatile, changeant ou pas j’ai la foi, de nouveau, et c’est extraordinaire. »

« Je me fie beaucoup à ton jugement en pensant à ce qui m’arrive : je ne peux pas déterminer d’ailleurs exactement la part d’émotion et la part réelle tout à fait mais c’est la même petite grêle de coups de poing du jour des rois qui m’a sans que j’y aie songé auparavant entraîné à aller me confesser et communier avant de rentrer à la maison – Car je t’aime. »

Chez elle, la situation est plus délicate.

« Dimanche, je suis allée à deux messes et j’ai communié. J’étais bien, détendue et un bon sommeil. Mais dimanche soir, le tourment a recommencé et ça ne cesse plus. Il me semble que je n’arriverai jamais à trouver Dieu. C’est très difficile pour moi. J’ai toujours terriblement besoin de parler à Viatte [ndrl : chanoine et accompagnateur spirituel de Corinna], et je me demande s’il sera capable de m’aider. Je suis entrée dans un vrai labyrinthe… Pécheresse, j’avais la paix intérieure. Et maintenant je ne l’ai plus !
Je t’embrasse de tout mon cœur, cher Maurice.
Ta Fifon très embêtée »

Sa volonté de croire demeure néanmoins si profonde qu’elle s’invite miraculeusement même dans ses rêves, non sans effets.

« Cette nuit, il s’est passé ceci de curieux. J’avais très mal de côté et de la fièvre et je pensais à Lourdes et j’avais le cafard. J’ai imaginé que je me baignais dans cette eau et j’ai simplement dit : « Ah ! je voudrais guérir de mon chagrin ! » Et soudain à ma grande stupeur car je ne m’y attendais nullement, ces rêveries étant très spontanées, fugitives, je me suis sentie absolument bien. Je n’avais plus cette douleur au côté. »

Dans tes solitudes

La solitude est le noyau dans cette partie de correspondance. Par sa capacité à délier le nœud de l’écriture ; à lier les êtres.

« Je te souhaite d’être heureux dans tes solitudes, avec le carillon des vaches, et de pouvoir écrire tes poèmes en paix. »

Corinna le sait : la solitude est autant bénéfique pour l’un que pour l’autre. Si elle en soupire après pour son mari, elle-même en jouit lorsqu’elle se trouve en cure, à Lavey-les-Bains – Corinna souffre en effet d’une étrange maladie du cuir chevelu et s’épuise excessivement, sans raison.

« Calme, heureuse, je travaille à mes articles après un premier bain très reposant et un dîner avec le troupeau. Mais c’est seulement pour ces repas que je suis avec les autres. Pour le reste, c’est la bonne solitude qui me permet de travailler. »

Maurice vit la solitude comme une leçon de vie. Elle l’aide à aimer ses proches, dans une présence des cœurs.

« Vous ne pouvez le croire complètement je le sais mais je suis partagé en deux à un degré difficilement croyable et dans la solitude je m’unis totalement à ceux que j’aime. »

Et à contempler authentiquement sa femme, dans la grâce qu’elle incarne pour lui.

« Je pense à toi tous les jours. Dans la solitude tu es pour moi comme une star et une sainte naturelle. »

Ecrire à l’auteur : loris.musumeci@leregardlibre.com

Crédit photo : © lecourrier.ch

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