« Le Procès du siècle » et l’exigence de vérité

Les mercredis du cinéma – Loris S. Musumeci

Une rubrique partenaire de Cinérevue, l’émission cinématographique de NeuchVox. Prochain direct : lundi 5 juin 2017, 20h30 – 21h00

« La voix de la souffrance sera entendue. »

Le professeur Deborah Lipstadt (Rachel Weisz) enseigne l’histoire et la littérature juives à l’Université Emory d’Atlanta. La mémoire de l’Holocauste n’est, pour elle, pas seulement une tâche de son métier. C’est un devoir moral. Une vérité à reconnaître comme telle. L’historien anglais à succès, David Irving (Timothy Spall), n’a pas choisi la même direction. Il préfère « remettre en cause les affirmations de la bien-pensance », selon ses dires. Cette témérité le mène progressivement jusqu’au négationnisme pur et dur. Il est prêt à tout pour proclamer sa construction idéologique au sein des plus hautes sphères intellectuelles. Résultat : il colle un procès à sa rivale sémite, qui a impunément critiqué ses ouvrages. Sans concession.

L’universitaire s’était dite effectivement prête à discuter de la Shoah avec qui que ce soit, sauf avec ceux qui la nient totalement. L’anglais, refusant une telle attitude, n’a pas ménagé ses efforts. Elle a dû par conséquent s’armer des plus fameux avocats londoniens pour se présenter au Palais de Justice le 11 janvier de l’an 2000. Ce n’est pas qu’une question d’argent ou de réputation qui est en jeu. Mais une question de Mémoire. Pour se défendre, le parti Lipstadt doit prouver l’existence de l’extermination juive. Rien que cela ! Face à l’incarnation même d’une mauvaise foi angoissante. Perdre ce procès, c’est perdre l’Histoire.

Toute la trame du Procès du siècleDenial – pourrait dessiner une classique socialo-historico-psycho-pathético-pénible tragédie hollywoodienne. Détail de situation : la réalisation Mick Jackson est exclusivement tirée du réel. Aucune exagération romancée, aucune parole indûment glorifiée, aucun arrangement artificiel. Puisque le film traite de vérité, seule la vérité mérite représentation. Le scénario de David Hare est d’ailleurs directement inspiré des archives de la Cour et du témoignage de Deborah Lipstadt elle-même : History on Trial : My Day in Court with a Holocaust Denier.

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Sans tourner au documentaire, le long-métrage est précis, juste, tempéré. Il offre par là un vrai questionnement sur le rapport entre opinion et vérité. Cette dernière sait de fait s’élucider en différents points de vue. Il demeure cependant que l’opinion ne peut prétendre à remplacer voire piétiner la vérité, simplement parce qu’elle lui est soumise. En niant l’Holocauste, David Irving n’avance pas une opinion. Il ment. Le spectateur réussit à le comprendre, même à le sentir dans le frisson suscité à cause de la parole du négationniste.

L’attachement profond au devoir de vérité parvient encore à atteindre le public. Ce bouleversement ne s’effectue pas tant par le ton légèrement trop indigné de Rachel Weisz, que par l’exposition de l’argumentation parfaite de l’avocat Richard Rampton – interprété avec cynisme et excellence par le Britannique Tom Wilkinson. Celui-ci, sans nul signe d’émotion, analyse tout infime élément portant à la preuve, rendue inévidente, de l’existence des chambres à gaz. Cigarette au bec et bouteille de rouge toujours à portée de main, il observe, à Auschwitz, jusqu’aux détails architecturaux du camp, calculant les distances, caressant les débris, méprisant le guide du lieu pour avancer rapidement dans son travail.

Enfin, l’esthétique ne commet pas d’exploits. Elle se contente d’une sobriété réaliste qui sied au contexte. Le Procès du siècle ne reste néanmoins pas dénué de goût. L’ambiance anglaise et les larmes juives sont mises en scène à l’aide de simples gouttes d’eau. En pause de premier plan. La pluie s’éclabousse hors du tribunal. Les barbelés pleurent les sombres souvenirs.

« On s’est souvenu de vous. La voix de la souffrance a été entendue. »

Ecrire à l’auteur : loris.musumeci@leregardlibre.com

Crédit photo : © ecranlarge.com et cinergy.ch

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