La ballade de Jim Harrison

Le Regard Libre N° 27 – Léa Farine

« Le plus souvent, rien de particulier ne me tracasse, du moins rien qui ne soit aussitôt rectifiable, rien d’autre que le besoin de faire un pas de côté loin de ma vie pendant un ou deux jours et de marcher en pays inconnu. Peu après l’aube, équipé d’une carte de la région, je me promène dans les champs déserts, les canyons, les bois, mais de préférence près d’un torrent ou d’une rivière, car depuis l’enfance j’aime leur bruit. L’eau vive est à jamais au temps présent, un état que nous évitons assez douloureusement. » (Jim Harisson, En Marge)

Le temps présent – voilà peut-être ce qui caractérise le mieux l’œuvre de Jim Harrison. Cet écrivain et poète américain, né en 1937 dans le Michigan et mort en 2016, use du langage comme d’un matériau brut, presque physique, qui fait voir et fait sentir sans jamais verser dans une esthétisation trop artificielle.

Son confrère Yann Queffelec écrit dans Le Nouvel Observateur en 1981 : « Le style est à lui seul un chef-d’œuvre, une leçon pour auteurs français plus habiles à sodomiser les mouches de la ponctuation, à sacraliser des arguties qu’à livrer une inspiration urgente. » Que l’auteur décrive les grandes plaines et forêts américaines, ses parties de chasse en solitaire, les grandes beuveries qu’il affectionne, ou l’existence et les rêves de ses personnages, c’est toujours avec chair, avec sang, avec bruits et odeurs – ça vit.

Jim Harrison est considéré comme l’un des représentants contemporains les plus illustres du genre américain « nature writing », qui trouve sa fondation génétique dans le transcendantalisme d’Henry David Thoreau. En résumé, le courant en question considère les écosystèmes, dans une perspective philosophique ou littéraire, comme partie intégrante des expériences humaines. L’homme n’est pas homme tout seul – il l’est toujours dans et avec la nature. Si les grands romans de Jim Harrison comme Wolf ou Dalva, le recueil de nouvelles Légendes d’automne, les récits autobiographiques ou les poèmes, se distinguent par leur composante humaniste, il s’agit d’un humanisme révélé par la nature, et qui la révèle. L’humain, chez Jim Harrison, mange, boit, fait l’amour, parcourt les bois avec ses chiens ou avec ses chevaux, tout en s’interrogeant sur lui-même et ses origines. A l’image de l’auteur, d’ailleurs, à la fois intellectuel, immensément cultivé, et passionné des saines nourritures terrestres.

Un bon exemple de cette idée de retour à la nature toute débarrassée de nostalgie romantique et de considérations par trop normatives, est la place accordée aux natifs américains dans l’œuvre. Jim Harrison écrit dans En Marge :

« William Blake : « Comment savons-nous que chaque oiseau qui fend l’air est un immense monde de délices fermés à nos cinq sens ? »

Que vous lisiez E. O Wilson ou Jean-Henri Fabre, vous êtes attiré parmi les délices innombrables des plus petites créatures. J’ai alors pensé que les autochtones américains consacraient l’attention de toute leur vie au monde naturel afin de survivre. Le fait qu’ils ne soient plus obligés de le faire pose une série de questions énormes. Le poète Wallace Steven est l’auteur de cette déclaration troublante : « Nous étions tous indiens jadis. » (Des analyses ADN prouvent qu’il y a encore plus longtemps nous étions tous noirs). Cela semble techniquement vrai et j’en ai tiré cette inconfortable conclusion qu’à cause de ma familiarité avec le monde naturel je me suis fortement identifié à ceux qui, jusqu’à une date récente, avaient fondé leur existence sur une telle familiarité. Et puis je savais depuis longtemps mes plaisirs les plus intenses liés à des activités comme la chasse, la pêche et l’étude des régions sauvages, toutes activités identiques à celles de n’importe quel bipède du pléistocène. Les différences essentielles entre les autochtones américains et moi tenaient au fait que mon peuple n’avait jamais subi leur sort atroce. Mon peuple n’est jamais passé d’une dizaine de millions de membres jusqu’à environ trois cent mille entre 1500 et 1900. »

Nous ne redeviendrons jamais chasseurs-cueilleurs. Mais ce que Jim Harrison nous fait sentir, c’est que le lien de l’homme avec la nature, plus encore que vital, est atavique. Une affaire de complétude. N’est entier et entièrement humain que celui qui se reconnaît à la fois comme être spirituel et rationnel et à la fois comme partie d’un système naturel auquel il doit sa survie, voire son bonheur :

« Pour te souvenir que tu es vivant, visite le cimetière de ton père, à midi, après avoir fait l’amour, encore tout enveloppé d’une odeur de mammifère que tu es forcé de chérir. Sous chaque pierre tombale se trouve l’inévitable surprise de quelqu’un, la mort inattendue d’un corps biologique, qui a lutté si fort, autant qu’il le devait.

Maintenant, en route vers la maison, sans regarder en arrière, trop c’est trop. Achète le meilleur vin que tu puisses te payer et une douzaine de balais-brosses. Prends quelques gorgées de vin, jette les meubles par la fenêtre et commence à balayer. Balaie les murs jusqu’à ce qu’ils deviennent nus de leur peinture et balaie à tes pieds jusqu’à ce que le sol disparaisse. Finis le vin, dans cet espace aéré, retourne le soir au cimetière et danse à travers les pierres tombales une danse lente de ton nom, visible seulement pour les oiseaux. » (« Broom », poème, ma traduction).

Ecrire à l’auteur : lea.farine@gmail.com

Crédit photo : © http://esq.h-cdn.co

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