Succession de Didier Burkhalter : l’illusion du jeunisme

Regard sur l’actualité – Nicolas Jutzet

A chaque fois qu’une place se libère dans notre collège, le Conseil fédéral pour les intimes, une liste allongée de critères apparaît dans les médias qui se passionnent pour un événement somme toute très peu intéressant pour le grand public : le choix d’un haut-fonctionnaire par une assemblée d’élus.

Et cette liste, arbitraire au possible, s’appuie en partie sur un article de notre chère Constitution, Art. 175 alinéa 4 : « Les diverses régions et les communautés linguistiques doivent être équitablement représentées au Conseil fédéral ». Vous avez dit vague ? Mais d’autres font partie de l’équation : égalité des sexes, capacité à gouverner, provenance géographique, connaissance de la politique fédérale. Les élus, qui défendent le « bien commun », n’aiment pas élire un externe, un gueux qui préfère agir dans son canton, ou pire, en dehors du monde politique. Corporatisme quand tu nous tiens.

Circonspect face à tant de niaiserie, j’ai toujours rêvé d’une élection en fonction des compétences, du talent, du curriculum vitae. Mais cela est très peu suisse apparement. Karin Keller Suter et Thomas Aeschi, pour prendre des exemples récents, « lassen Grüssen » comme disent nos amis outre-Sarine. Pas de tête qui dépasse, surtout pas.

Mais faites place au petit dernier, l’argument de l’âge. Il nous faut un jeune ! Pour donner corps à cette nouvelle requête, Le Temps, dans un article récent, trouve un angle d’attaque qui à première vue fait sens : la digitalisation ! Selon eux, à ce jour, personne n’incarne ce changement profond de paradigme, et seul un/e jeune peut remedier à ce manquement. Accordons-nous sur le diagnostique : la Suisse, comme le monde, fait face à une tâche et des défis complexes en lien avec la troisième ou quatrième révolution industrielle (le monde change, pas la faculté de l’humain à se contredire sur tout). Mais sur le remède, comment dire ?

Le Temps fait la même erreur que bon nombre d’analystes. Etre né dans les années 80 ou même plus tard, passer dix heures sur son smartphone chaque jour, avoir un abonnement Netflix ou encore aimer les start-ups ne suffit pas à faire de vous quelqu’un de plus apte à comprendre les défis qui nous attendent. Le conseiller national Fathi Derder, quand il écrivait encore des chroniques dans ce même journal, s’amusait (à raison) de l’ignorance de ses collègues : « certains pensent encore que Google est juste un moteur de recherche ».

Qu’il aille faire un tour dans un centre professionnel, dans une université, et il devra admettre avec regret que l’ignorance n’a rien à voir avec l’âge, mais avec l’éducation. Dans un pays qui apprend à ses jeunes à utiliser de manière usuelle Word en Excel plutôt qu’a programmer et donc comprendre réellement ce qui se cache derrière un programme, un site internet, une application, le salut ne viendra pas « d’un jeune ». En Suisse, on parvient à rendre l’informatique pénible. Le monde à l’envers.

Toujours est-il que le Conseil fédéral et sa moyenne d’âge de 57 ans paraît tout à coup bien vieux dans la rédaction devenue récemment francophile suite à l’élection de Jupiter. Il faut activer l’échafaud. Le « dégagisme » doit passer la frontière ! Il faut changer, personne ne sait vraiment pourquoi, ni pour qui, mais il faut des nouvelles têtes, un vent frais. En dehors de Fathi Derder, qui fait un travail remarquable au parlement, d’autres personnes maîtrisent le sujet à Berne. Notamment Ruedi Noser. Ce dernier ferait un parfait Conseiller fédéral, il est même intéressé, mais ne rentre pas dans les critères que dressent les partis, les médias.

Comme si le fait d’avoir un Tessinois parmi les sept sages allait régler un tant soit peu les problèmes de chômage, de sentiment d’oubli qu’ils expriment. Ignazio Cassis est président du groupe PLR au parlement, Christian Vitta membre du comité directeur du PLR Suisse. S’ils n’arrivent pas à faire passer leurs messages… Soyons sérieux, le Tessin ou la Romandie n’ont pas besoin de représentants, mais de dirigeants qualifiés. Un membre d’exécutif, ça exécute. C’est un haut-fonctionnaire, parfois visionnaire, pas un lobbyiste.

Quant à la crainte de voir la Suisse manquer le tournant digital : notre tissu économique est fait à 99% de PME, penser qu’elles attendent un signe du monde politique pour prendre à bras le corps cette nouvelle opportunité est une illusion. Tout au plus, elles espèrent pouvoir échapper aux lois qui les freinent et autres « bonnes intentions » habituelles. Selon Sylvia Ravello, « s’il ne se réveille pas, l’Etat pourrait perdre la main dans ce domaine, au profit de la société civile, mais aussi des entreprises ». C’est tout le mal que je souhaite à la Suisse !

Ecrire à l’auteur : nicolas.jutzet@leregardlibre.com

Crédit photo : © srf.ch

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