La Chine, première puissance mondiale

Le Regard Libre N° 31 – Clément Guntern

Depuis une dizaine d’années, la croissance chinoise ininterrompue a fait émerger le pays sur la scène internationale. A tel point que la Chine a dépassé partiellement les États-Unis. Ce changement dans le rang des puissances va-t-il avoir des conséquences ?

La transition de pouvoir décrit un phénomène récurrent dans l’Histoire : la puissance d’un pays augmente, ce qui fait accroître ses prétentions territoriales, militaires et économiques. Face à cette menace montante, le pays le plus puissant se sentira menacé et entrera en conflit avec son rival. La description de ce mécanisme date de l’Antiquité, notamment de Thucydide dans La Guerre du Péloponnèse affirmant que la puissance montante d’Athènes devait s’opposer à celle bien établie de Sparte dans une guerre. Ainsi, au terme de la guerre, soit la puissance montante est remise dans son rôle de seconde puissance, soit elle prend à son tour le rôle d’hégémon.

L’autre exemple classique de cette théorie est l’Empire allemand fraîchement réunifié par Bismarck. Celui-ci montait et s’opposait de plus en plus à la puissance britannique par une grande croissance économique et militaire ainsi que de plus en plus de revendications territoriales. La tension en Europe a dû être résolue par la Première Guerre mondiale. Cette conception a été reprise par le mouvement réaliste dans les relations internationales, qui n’explique les interactions étatiques que par des rapports de pouvoir.

La transition de pouvoir trouve un nouvel écho de nos jours avec la montée de la Chine face à la puissance établie des États-Unis. Certains auteurs réalistes des relations internationales, à l’instar de Mearsheimer, annoncent que seule une guerre entre les deux pays pourra résoudre cette ascension et que le besoin de puissance de la Chine ne peut s’arrêter de lui-même. Une chose est sûre : la distribution globale du pouvoir se meut. La Chine va devenir la plus grande puissance mondiale. Selon certains, non seulement l’Empire du Milieu souhaiterait devenir l’acteur majeur au niveau mondial, mais il voudrait imposer un nouvel ordre mondial à la place de l’actuel dominé par les États-Unis. La Chine aurait-elle intérêt à entrer en conflit avec les États-Unis pour achever sa montée ?

L’ordre libéral international

Afin de répondre à cette question, nous nous appuierons sur les travaux d’un professeur américain, John Ikenberry. Tout d’abord, le terme « libéral » qui va être utilisé ici est à prendre dans son sens international, à savoir l’idée d’un monde qui sera pacifié par des relations économiques libres et des négociations continues entre Etats.

Ikenberry, pour comprendre ce qui pourrait pousser la Chine dans une guerre, commence par caractériser l’ordre international actuel. Il le nomme « ordre libéral international » et lui donne plusieurs caractéristiques. Il est tout d’abord ouvert à de nouveaux membres, car chaque pays, s’il montre de la bonne volonté, peut intégrer le concert des nations. Il est doté d’un droit international qui est, malgré les apparences, plutôt respecté et d’institutions pour faire dialoguer les Etats (ONU, OMC, etc). Il est également profondément ancré dans les sociétés développées et dans une partie des pays en développement. Enfin, l’ordre libéral favorise la coopération multilatérale.

Ce système international a été mis en place à la fin de la Seconde Guerre mondiale sous l’impulsion des États-Unis qui voulaient assurer la stabilité mondiale. Toutes ces caractéristiques sont uniques dans l’Histoire mondiale car, pour la première fois, on permet à des puissances montantes d’intégrer l’ordre actuel sans avoir besoin de le détruire pour avoir une place. Sa capacité à intégrer de nouveaux membres en fait sa stabilité.

Actuellement, il est difficile de dire que la Chine se situe totalement en dehors de cet ordre international. Non seulement, parce qu’elle doit sa croissance fulgurante à un commerce florissant avec le monde entier, mais aussi parce qu’elle a rejoint l’Organisation mondiale du commerce, l’une des institutions les plus codifiées.

Pourtant, la Chine n’a pas encore rejoint totalement le système libéral, principalement à cause de son système d’économie dirigée et de son Etat autoritaire. C’est donc un pays qui n’est pas totalement ancré dans l’ordre libéral qui, soudainement, devient la première puissance mondiale. Cette situation fait peur, notamment aux États-Unis, où l’on essaie de prédire le comportement de la Chine une fois la première place conquise. De fait, il existe principalement trois théories sur l’évolution de la place de la Chine dans le monde.

Les perspectives

La première théorie propose l’image d’un acteur responsable qui promouvrait le libéralisme international à condition d’avoir plus d’importance et d’autorité. La Chine serait partie prenante et les pays occidentaux devraient s’y accommoder. Néanmoins, une telle attitude de ce pays paraît peu probable. Premièrement à cause de son histoire coloniale, la Chine voudra garder une souveraineté totale sur son territoire, chose que l’ordre libéral ne peut pas garantir à cause de normes internationales, même non-contraignantes. Et deuxièmement, parce qu’un régime autoritaire ne peut pas se permettre d’être trop influencé par l’extérieur au risque de voir une contestation démocratique.

La deuxième théorie est celle d’un pays dans une opposition frontale aux États-Unis, cherchant à créer un ordre « illibéral ». Celui-ci serait donc : organisé autour de la Chine, « illibéral », moins ouvert, moins codifié, et basé sur des relations d’Etat à Etat. Pourtant, une politique anti-américaine impliquerait un renforcement de la position chinoise en Extrême-Orient. Dans les faits, cette politique d’expansion militaire et de revendications territoriales, notamment en mer de Chine, ne fait que se tourner les pays d’Asie du sud-est vers les États-Unis. Cette solution paraît contre-productive pour Pékin.

Et la troisième, celle du passager clandestin, présente une Chine qui profiterait de l’ordre libéral international pour commercer et s’enrichir mais qui, en même temps, tenterait de diminuer l’influence des États-Unis en s’y opposant. Pékin a notamment lancé la « Nouvelle banque de développement » qui vise à contre-balancer l’influence des institutions occidentales comme le Fonds monétaire international. Dans les faits, c’est globalement vers cette solution que la Chine paraît se diriger. Pourtant, ce « modèle chinois » d’intégration dans le système ne peut être suivi par tous les pays, car une telle attitude opportuniste à une échelle globale n’apporterait que très peu de bénéfices absolus.

La Chine émerge donc en tant que grande puissance dans un monde où le droit international s’est amplement développé et où le commerce entre les peuples n’a jamais été aussi intense. Ainsi, si la Chine a pu atteindre de tels niveaux de croissance, c’est bel et bien parce qu’elle a en partie déjà rejoint l’ordre libéral international. Et très certainement, elle continuera à vouloir en profiter. Cependant, elle agira toujours à l’intérieur et à l’extérieur de l’ordre international dans un but purement opportuniste.

Il faut en conclure que, malgré la montée en puissance sans précédent de l’Empire du Milieu, la configuration du système international et sa stabilité apportent bien plus d’incitation à la paix qu’à une attitude belliqueuse. La théorie de la transition de pouvoir, qui avait pu fonctionner à maintes reprises au cours de l’Histoire, semble ne plus pouvoir s’appliquer tant le monde s’est interconnecté et les relations internationales régulées, amenant avec elles une plus grande paix.

Ecrire à l’auteur : clgu95@gmail.com

Crédit photo : © The Epoch Times

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