« The Square », un moule à Palme d’or

Les mercredis du cinéma. La critique du matin – Loris S. Musumeci

« Pourquoi est-ce si difficile à avouer que le pouvoir est attirant ? »

Christian est le beau gosse cinquantenaire. Riche, chic, adulé, haut placé et merveilleusement bobo. Sa fonction lui va bien, il est en effet conservateur du musée d’art contemporain de Stockholm. Lui et son équipe, tout aussi branchée et bien-pensante, se préparent à accueillir l’œuvre sociale d’une artiste argentine : « The Square ». La pièce n’est en fait qu’un carré délimité par un cordon lumineux où il est écrit que celui-ci est « un sanctuaire où règnent confiance et altruisme. Tous y sont égaux en droits et en devoirs. »

Ironie du sort, coïncide à la préparation de l’exposition le vol que subit Christian. Dans une mise en scène où une femme accoure criant au secours alors qu’un homme veut la tuer, le conservateur, se croyant un héros, la protège fièrement après une hésitation craintive. Quelques instants plus tard, il prend conscience du piège grotesque dans lequel il s’est foulé. Téléphone portable, portefeuille et boutons de manchette ont disparu. Quelle cohérence de vie se doit-il désormais d’appliquer entre son carré d’altruisme et la violente lettre de menaces qu’il adresse aux locataires d’un bâtiment de banlieue, où son téléphone est localisé par Apple Assistance ?

Un film réac’

La Palme d’or a été décernée au Suédois Ruben Östlund sous les contestations. Pedro Almodóvar, président du jury, a même déclaré que « c’est un film extrêmement drôle contre la dictature du politiquement correct. » Le trait d’indignation de la part des détracteurs du lauréat est d’autant plus virulent que 120 battements par minute de Robin Campillo, grand favori, a dû en être écarté ; alors que ses thématiques du sida et de l’homosexualité font davantage l’unanimité dans les sphères artistique et médiatique.

Pourtant, la satire envers l’idéologie dominante l’a emporté. The Square est de ce fait plutôt jugé de réac’. L’art contemporain et sa vacuité de sens, l’hypocrisie des sociaux-démocrates, le faux intérêt pour la culture : tout y passe. Leur débauche aussi, dont les scènes signent un rappel aux scènes festives de La Dolce Vita et de La grande bellezza respectivement – le premier ayant été également primé de la Palme d’or en son temps ; le second, de l’Oscar du meilleur film étranger. En plus, Östlund appuie avec une acuité particulière sur les points sensibles de la méfiance face à autrui, la terreur des banlieues et surtout la lâcheté.

Le réalisateur touche juste. La bête qui est en l’homme ressort dans une forme bien âcre. Et le décalage se montre notamment pour les bobos. La scène emblématique du phénomène dans le long-métrage expose une performance où un acteur joue le singe au souper de gala du musée. Les convives sont en un premier temps amusés, mais l’angoisse monte car le spectacle dure et l’intervenant devient agressif, au point de tirer une femme par les cheveux. Qu’est-ce qui est cependant plus bestial : l’action violente de l’acteur ou l’indifférence de la plupart des spectateurs baissant le regard vers leur assiette, immobiles, de peur d’être pris à partie à leur tour ? Face à une telle compilation de réprimandes pour la bourgeoisie gauchiste, évidemment, Le Figaro crie au chef-d’œuvre.

Une critique de la société qui sonne faux

L’esthétisme du film est vanté par-dessus le marché. On remarque là que si, effectivement, la caméra est dirigée par un irréfutable talent, où même les tonalités jaune épuisant donnent du sens au récit, le trop esthétique et le trop significatif sonnent faux. De la reprise du plan italien, désuet depuis belle lurette, au plan en plongée totale sur l’acteur principal en smoking sous la pluie entourés de déchets ; tout est orienté pour donner l’impression d’un cinéma qui a du style. En d’autres termes, tout semble filmé pour que The Square se démarque et fasse partie de ce genre de films dont on devrait hurler sur les toits qu’ils sont beaux. Le procédé est poussé à un tel niveau que le cinéphile se retrouve face à un moule à Palme d’or. Le contenu manque malgré tout. Ce cinéma est facile ; il devient par conséquent regrettable que le jury du festival de Cannes soit entré dans le petit jeu d’Östlund, qui collecte positions de caméra inhabituelles, jeux de lumières et de zoom à tire-larigot.

La mise en scène a donc tout pour être sublime ; dommage que la démarche soit scolaire et pitoyable. Les leçons « comment gagner la Palme d’or ? » ou « comment créer une scène culte » y sont appliquées. Ainsi en est-il pour le fond. Alors que le film se délecte à vomir la société bien-pensante et moralisatrice, lui-même a ses côtés bien-pensants et moralisateurs. Dans des lieux toujours carrés, le réalisateur filme des mendiants dont personne ne s’occupe, en réduisant la foule qui leur passe à côté à une masse d’imbéciles insensibles. Il est si rassurant de se dire que ce sont les bobos qui portent, en réalité, la responsabilité de tous les malheurs ! En dépit de ses éléments intéressants, The Square se suicide dans le prêt-à-penser, au nom d’une critique de la société. Décidément, si le jury voulait primer une véritable œuvre de remise en question, il aurait mieux fait d’attribuer le prix suprême à Faute d’amour de Zviaguintsev.

« Mes préjugés en disent long sur moi. »

Ecrire à l’auteur : loris.musumeci@leregardlibre.com

Crédit photo : © avoir-alire.com

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