« Au revoir là-haut »

Les mercredis du cinéma. La critique du soir – Loris S. Musumeci

« – C’est une longue histoire compliquée.
– On a tout notre temps. »

Les visages masqués d’une sombre et épaisse poussière sont ceux des soldats dans les tranchées en 1918. La fatigue, la peur et la misère les replient dans leur uniforme bleu. Un seul regard contrastant est aussi assuré que satisfait, élevé par la fumée d’une cigarette : le lieutenant Pradelle (Laurent Lafitte). Sa fougue le pousse à envoyer des hommes au massacre.

Parmi eux, le jeune Edouard (Nahuel Pérez Biscayart), qui s’amuse à dessiner secrètement son supérieur de manière caricaturale, ainsi qu’un comptable plus âgé, Albert (Albert Dupontel), cachant les dessins de son camarade. En pleine attaque des Allemands, ce dernier se retrouve coincé sous la terre, affolée dans l’éclat d’une bombe, avec le cadavre d’un cheval. Son compagnon le sauve héroïquement, avant de n’être à son tour éjecté par une balle. Son visage est défiguré, en sang. La forme de sa bouche se découvre cruellement envahie par l’absence de mâchoire. Dès lors, les deux amis ne se quittent plus.

Une histoire simple

Au revoir là-haut ne pose pas de grandes énigmes. Contrairement à la réplique d’incipit, l’histoire est plutôt simple. Il y a la guerre, un mauvais lieutenant, un homme mutilé de sa face qui s’est fait déclarer mort à sa famille et deux anciens combattants dépourvus de ressources pour s’en sortir une fois revenus à la vie quotidienne. Cela suffit pour rendre la trame profonde, tout en demeurant légère à porter.

Le film collectionne les drames politiques comme individuels, mais ne manque pas de burlesque. Panoplie de masques, grain de l’image, tonalités anciennes, pas de danse et musique exubérante animent le contexte macabre de l’après-guerre. Certains épisodes racontés en simultanéité à la séquence par le narrateur donnent même l’impression de transporter dans le temps le style du Fabuleux Destin d’Amélie Poulain.

De la poésie à l’écran

Le qualificatif de fabuleux sied tout autant aux deux œuvres françaises. Le spectacle à part entière y crée un tel effet. La poésie dans l’expression des masques est guidée par un jeu théâtral, lui-même, accompagné par des violons dans les moments d’épreuve ou le son entraînant du saxophone lors des fêtes. Le jeu des couleurs participe à l’association des arts. Notamment les bleus, des vêtements militaires aux yeux d’Edouard, s’étendant jusqu’à ses clairs habits princiers et ses masques fantastiques qui lui offrent à nouveau une expression.

Complet dans toutes ses scènes, le jeu des acteurs sert de socle à l’élogieux tableau dressé. Seules leur mesure et leur incarnation du personnage permettent au long-métrage de ne pas tomber dans le piège du théâtre filmé. Laurent Lafitte réussit à retransmettre le sadisme du lieutenant téméraire et opportuniste par son sourire à la fois volage et indifférent face à la souffrance de ses pairs. Nahuel Pérez Biscayart, dont la beauté est mise fortement en valeur en dépit de la blessure d’Edouard, donne à voir au spectateur un oiseau bleu et gracieux dans les mouvements de son corps.

Une œuvre précise

Albert Dupontel, quant à lui, unit bien ses différentes fonctions. En plus d’être le réalisateur et le co-scénariste avec Pierre Lemaitre – auteur du roman homonyme, prix Goncourt 2013 –, il imprime dans Albert Maillard, qu’il interprète, sa marque d’approche. C’est en effet lui qui a la charge de narrer le récit et d’y ajouter quelque comique commentaire. Par ailleurs, son jeu est excellent dans la mesure où ses balbutiements, répétitions, mouvements de lèvres ou sourcils engendrent son caractère intime et curieux.

Au revoir-là haut tient en plus pour mérite d’être précis dans les plans qui le font. Suffit-il de repenser à l’œil qui s’ouvre, désespéré sous un tas de terre, ou au travelling angoissant dans les tranchées. Aussi, le parfum émanant des émotions ne tire pas artificiellement les larmes. Enfin, l’humour montre un visage honnête. Il ne trahit pas le réel, mais le poétise. Ainsi, tragique et comique s’unissent parfaitement pour dénoncer ceux qui ont « déclenché la guerre, aimé la faire, qui en ont profité » et rendre hommage à ceux qui y ont sacrifié leur existence.

« J’aurais voulu lui dire que c’est lui qui avait raison de vouloir être ce qu’il était. »

Ecrire à l’auteur : loris.musumeci@leregardlibre.com

Crédit photo : © parismatch.fr

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