L’identité saviésanne à l’honneur cette année

Le Regard Libre N° 32 – Jonas Follonier

Cela fait vingt ans qu’Anne-Gabrielle Bretz-Héritier et son époux Nicola se donnent pour mission de sauvegarder le patrimoine de leur commune, Savièse. Pour cela, ils ont créé la Fondation Bretz-Héritier. Afin de fêter cet anniversaire, la Fondation organise ses Troisièmes Rencontres avec pour thème l’identité saviésanne. Voici l’histoire d’une aventure locale hors du commun.

Jonas Follonier : D’où vous était venue l’idée de créer une Fondation ?

Anne-Gabrielle Bretz-Héritier : Mes parents étaient des gens de Savièse et ont toujours été passionnés par les choses de village, autant matérielles qu’immatérielles. Ils m’ont transmis cette passion. Je me suis mariée en 1988 avec mon époux Nicola, et cela a d’abord été une petite occupation privée. Comme les villageois ont commencé à venir nous demander des archives, des livres, des informations, l’idée de fonder un organisme a germé en nous. En 1997, par notre volonté de séparer le public du privé, nous avons décidé de créer une entité autonome et claire. Nous avons choisi la forme d’une fondation, et non d’une association, car nous voulions fonder quelque chose qui soit de nous et qui puisse devenir pérenne.

Quel est le but de votre fondation ?

Il s’agit de la sauvegarde du patrimoine de Savièse par l’écrit, l’image et le son. En tant que fondation, nous sommes astreints de remplir le but que nous nous sommes donné. Dans notre cas, l’organe de contrôle est le Conseil communal de Savièse. Nous ne voulions pas créer de musée, car l’immatériel était l’un des aspects importants à nos yeux.

Le public auquel vous vous adressez est-il exclusivement saviésan ? Cette commune peut-elle intéresser tout un chacun ?

Au fil de ces vingt ans, notre ouverture d’esprit s’est développée. Même si Savièse est notre base de travail et notre intérêt premier, nous nous plaisons à réunir un public plus large qu’avant et à mettre en lien nos coutumes, nos objets et ainsi de suite avec d’autres lieux de l’arc alpin. Mais notre point d’ancrage demeure Savièse.

L’histoire rurale qui a façonné notre petit coin de paradis jusque dans les années soixante est susceptible d’intéresser le plus grand nombre, surtout dans les régions alpines.

Vous avez édité plusieurs ouvrages avec la Fondation. La Fête-Dieu à Savièse (2008) est l’un des plus importants. Que représente cette fête à vos yeux ?

Cette fête catholique se déroulant le deuxième jeudi après la Pentecôte et qui célèbre l’Eucharistie se vit de manière spécifique à Savièse. Le cortège, les costumes traditionnels, la prestance de la compagnie offrent à la « Féita-Djyo » son aspect à la fois spirituel et dynamique. S’il y a bien une grande tradition saviésanne à caractère éminemment identitaire, c’est la Fête-Dieu. C’est elle qui regroupe toutes les couches de la population, tous les âges, tous les sexes, tous les partis, les jeunes et les anciens, les habitants et les nouveaux arrivants. Cette fête est d’ailleurs reconnue parmi les traditions vivantes de Suisse. C’est ce livre d’histoire vivante sorti à l’occasion de nos Deuxièmes Rencontres qui a vraiment fait connaître la Fondation. Il fallait un manuel de référence. Nous nous sommes fixé comme objectif de le réaliser. Bien entendu, en tant que tradition vivante, la Fête-Dieu évolue imperceptiblement. Elle change petit à petit, pour être en adéquation avec la société.

Un exemple d’évolution depuis 2008 ?

Les femmes sont maintenant admises dans la compagnie, au même titre que les hommes. C’est un fait impressionnant, d’autant plus que c’est la gente masculine qui est à l’origine de cette décision.

Les Troisièmes Rencontres de la Fondation auront pour thème l’identité saviésanne. Si l’identité est difficile à définir, elle demeure avant tout liée au concept de culture ; quels sont les éléments importants de la culture saviésanne ? 

Tout d’abord, une composante essentielle de la culture de nos villages est la Fête-Dieu, dont nous avons déjà parlé. Pour ce qui est du patrimoine culinaire, je citerais la tarte saviésanne, qui s’appelle en patois le « flon », à la base avec des pommes mais on en trouve maintenant avec toutes sortes de fruits. Dans le même registre, il y a le gâteau saviésan, fait avec des poireaux, des pommes de terre, du lard, le tout entouré d’une pâte. Ça, c’est pour nourrir son homme ! Il y a également la soupe au gruau, avec des légumes du jardin potager, pour l’automne et l’hiver. Beaucoup de personnes viennent également à Savièse pour la brisolée, même si on ne peut pas vraiment dire qu’elle vient d’ici. Au niveau du vin, on parlait beaucoup jadis du muscat de Savièse. Tout cela a évolué, du temps de mon père, qui était vigneron, jusqu’à maintenant. Pour moi, le symbole de cette mémoire viticole est un objet familial : le pressoir.

Une autre facette de l’identité, c’est la langue. A Savièse, certains parlent encore le patois. Combien de personnes cela représente-t-il ?

Tout à fait, le patois est véritablement une langue. Jusque vers 1945, les parents se sont exprimés en patois avec tous leurs enfants. Quand la fratrie continue après la guerre, on a souvent le modèle suivant : les premiers parlent le patois avec leurs parents et les vouvoient ; ceux d’ensuite leur parlent en français et les tutoient. Il y a eu un grand changement. En l’an 2000, un recensement fédéral a été réalisé sur la commune de Savièse : sur 5300 habitants, quelque 600 personnes parlaient encore patois quotidiennement, soit 11,3% de la population. Actuellement, sur les 7’500 habitants de Savièse, j’estimerais à 200 le nombre personnes qui parlent encore quotidiennement le patois, ce qui fait 2,7%. Après, il faut se dire que ces chiffres représentent la pointe de l’iceberg : il y a aussi ma génération, qui comprend le patois mais ne le parle pas, et qui malheureusement ne le transmettra pas non plus.

Pourquoi est-ce si important pour vous de défendre cet héritage linguistique ?

Je me suis prise de passion pour le patois saviésan au moment où, dans les années 90, je me suis rendu compte que j’appartenais à la génération qui verrait s’éteindre une langue que tant de générations antérieures ont parlée. Il y a peut-être quelque chose d’absurde dans le fait de s’engager ainsi pour le patois alors qu’il est en voie de disparition, mais je vois là un beau défi.

On dit volontiers que les Saviésans sont des personnes très démonstratives, qui aiment entrer en concurrence avec leurs voisins et faire les choses en grand. Cliché ou réalité ?

Le Saviésan aime bien faire. Il est relativement bourru, en tout cas très fier, mais cela ne va pas sans sa grande qualité : il est hospitalier. Le bénévolat est très présent à Savièse ; les gens s’entraident constamment. Au fond, ces traits de caractère s’étendent à tous les Valaisans, mais les Saviésans sont peut-être un peu plus fanfarons que les autres.

En quelques mots, pourquoi venir aux Rencontres du 18 novembre ?

Pour partager un bon moment de convivialité, tout d’abord, et découvrir ce qu’ont mis du temps à préparer nos différents intervenants. Leurs témoignages personnels, une fois assemblés, donneront une image de ce qu’est Savièse maintenant. Car Savièse en 2017, ce n’est pas la même chose que Savièse en 1960, ni que Savièse en 2030. Ces rencontres vont créer un temps d’arrêt de réflexion, dans une démarche positive et constructive, et non dans un replis sur soi.

Avez-vous déjà un autre projet en tête ?

J’aimerais me pencher sur la thématique de la mort. Je souhaite m’intéresser à la manière dont les villageois appréhendent ce passage de la Terre au Ciel. J’ai commencé cette recherche en 2011, lors de la restructuration du cimetière de Savièse : quand j’ai appris que mille tombes allaient être désaffectées, je me suis agenouillée devant chacune d’elles avec mon appareil photo, afin de les immortaliser.

Le samedi 18 novembre 2017 auront lieu les Troisièmes Rencontres de la Fondation Bretz-Héritier, à l’auditorium du Centre scolaire de Moréchon (Savièse, VS). Plusieurs intervenants aborderont le thème de l’identité saviésanne par des témoignages personnels. Une publication paraîtra parrallèlement à l’événement. Jonas Follonier y présentera Le Regard Libre. Lien vers la manifestation : L’identité saviésanne.

Ecrire à l’auteur : jonas.follonier@leregardlibre.com

Crédit photo : © WikiValais

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