« L’existentialisme est un humanisme »

Le Regard Libre N° 32 – Loris S. Musumeci

L’existentialisme est un humanisme a été publié en 1946. Ce texte fut prononcé en conférence par Jean-Paul Sartre le 29 octobre 1945, qui à cette occasion exposa sa doctrine d’un existentialisme athée. Plus de septante ans ont passé, et l’ouvrage demeure d’une importance majeure, tant il rend compte d’une philosophie qui a marqué la pensée du XXe siècle. Aujourd’hui encore, les thèses de Sartre sont défendues, enseignées, débattues. Tout particulièrement, la conception de la liberté selon l’existentialisme reste pleinement d’actualité. Pour s’en imprégner au mieux, il convient de laisser place aux paroles mêmes de l’auteur.

Au centre de l’existentialisme sartrien, il y a la subjectivité humaine. Ce qui implique que la vérité n’existe que par rapport à l’homme ; qu’il n’y a donc pas de vérité hors de lui. L’élan de cette pensée est celui d’un recentrement sur l’existence de l’individu.

« […] nous entendons par existentialisme une doctrine qui rend la vie humaine possible et qui, par ailleurs, déclare que toute vérité et toute action impliquent un milieu et une subjectivité humaine. »

Si tout part de la subjectivité humaine, l’homme n’est rien en tant que tel, en son principe. Etre libre implique de se choisir. Et en se choisissant, on choisit aussi un idéal d’humanité. Parce que l’existence précède l’essence, dans la doctrine existentialiste. Ce qui signifie que l’on existe simplement, avant de devenir ceci ou cela. Se choisir bon, égoïste, courageux, masculin ou féminin, c’est manifester, par son action propre, comment l’humanité doit être.

« Mais si vraiment l’existence précède l’essence, l’homme est responsable de ce qu’il est. Ainsi, la première démarche de l’existentialisme est de mettre tout homme en possession de ce qu’il est et de faire reposer sur lui la responsabilité totale de son existence. Et, quand nous disons que l’homme est responsable de lui-même, nous ne voulons pas dire que l’homme est responsable de sa stricte individualité, mais qu’il est responsable de tous les hommes. Il y a deux sens au mot subjectivisme, et nos adversaires jouent sur ces deux sens. Subjectivisme veut dire d’une part choix du sujet individuel par lui-même, et, d’autre part, impossibilité pour l’homme de dépasser la subjectivité humaine. C’est le second sens qui est le sens profond de l’existentialisme. Quand nous disons que l’homme se choisit, nous entendons que chacun d’entre nous se choisit, mais par là nous voulons dire aussi qu’en se choisissant il choisit tous les hommes. En effet, il n’est pas un de nos actes qui, en créant l’homme que nous voulons être, ne crée en même temps une image de l’homme tel que nous estimons qu’il doit être. Choisir d’être ceci ou cela, c’est affirmer en même temps la valeur de ce que nous choisissons, car nous ne pouvons jamais choisir le mal ; ce que nous choisissons, c’est toujours le bien, et rien ne peut être bon pour nous sans l’être pour tous. »

Ce bien choisi, insiste Sartre, ne prend sens et ne devient réel qu’à travers l’action et l’œuvre accomplies.

« Or, en réalité, pour l’existentialiste, il n’y a pas d’amour autre que celui qui se construit, il n’y a pas de possibilité d’amour autre que celle qui se manifeste dans un amour ; il n’y a pas de génie autre que celui qui s’exprime dans les œuvres d’art : le génie de Proust c’est la totalité des œuvres de Proust ; le génie de Racine c’est la série de ses tragédies, en dehors de cela il n’y a rien ; pourquoi attribuer à Racine la possibilité d’écrire une nouvelle tragédie, puisque précisément il ne l’a pas écrite ? Un homme s’engage dans sa vie, dessine sa figure, et en dehors de cette figure il n’y a rien. »

L’homme, en d’autres termes, devient véritablement homme dans l’engagement de son existence toute entière au service d’un travail.

« Ce que dit l’existentialiste, c’est que le lâche se fait lâche, que le héros se fait héros ; il y a toujours une possibilité pour le lâche de ne plus être lâche, et pour le héros de cesser d’être un héros. Ce qui compte, c’est l’engagement total, et ce n’est pas un cas particulier, une action particulière, qui vous engagent totalement. »

L’angoisse

La lourde responsabilité de s’engager et de se définir provoque une inévitable angoisse. Pas de saint à qui se vouer. Pas de Dieu. Désormais, l’homme est son propre maître.

« L’existentialiste déclare volontiers que l’homme est angoisse. Cela signifie ceci : l’homme qui s’engage et qui se rend compte qu’il est non seulement celui qu’il choisit d’être, mais encore un législateur choisissant en même temps l’humanité entière, ne saurait échapper au sentiment de sa totale et profonde responsabilité. »

« Tout se passe comme si, pour tout homme, toute l’humanité avait les yeux fixés sur ce qu’il fait et se réglait sur ce qu’il fait. Et chaque homme doit se dire : suis-je bien celui qui a le droit d’agir de telle sorte que l’humanité se règle sur mes actes ? Et s’il ne se dit pas cela, c’est qu’il se masque l’angoisse. Il ne s’agit pas là d’une angoisse qui conduirait au quiétisme, à l’inaction. Il s’agit d’une angoisse simple, que tous ceux qui ont eu des responsabilités connaissent. »

L’angoisse vient aussi du choix d’une morale de vie que chacun doit prendre. L’existentialisme réduit l’humain à la solitude face au bien qu’il a à accomplir. Ce positionnement pourrait être considéré comme un gouffre face auquel le vertige est une condition pour oser sauter ; ce sans aucun conseiller, aucune aide.

« D’autre part, Gide a fort bien dit qu’un sentiment qui se joue ou un sentiment qui se vit sont deux choses presque indiscernables : décider que j’aime ma mère en restant auprès d’elle ou jouer un comédie qui fera que je reste pour ma mère, c’est un peu la même chose. Autrement dit, le sentiment se construit par les actes qu’on fait ; je ne puis donc pas le consulter pour me guider sur lui. Ce qui veut dire que je ne puis ni chercher en moi l’état authentique qui me poussera à agir, ni demander à une morale les concepts qui me permettront d’agir. »

« Si Dieu n’existait pas, tout serait permis »

Le rejet d’un Dieu père est le cœur du schème philosophique dessiné par Sartre, dans la mesure où l’effacement d’un Créateur céleste meut la dynamique existentialiste de l’autodétermination de sa vie, de sa morale et de son projet pour la communauté humaine. S’il y avait un Dieu, la subjectivité des hommes n’aurait pas la première place. C’est pourquoi, un authentique existentialiste ne peut être qu’athée, selon le militant de Saint-Germain-des-Prés.

« L’existentialisme athée, que je représente, est plus cohérent. Il déclare que si Dieu n’existe pas, il y a au moins un être chez qui l’existence précède l’essence, un être qui existe avant de pouvoir être défini par aucun concept et que cet être c’est l’homme ou, comme le dit Heidegger, la réalité-humaine. Qu’est-ce que signifie ici que l’existence précède l’essence ? Cela signifie que l’homme existe d’abord, se rencontre, surgit dans le monde, et qu’il se définit après. L’homme, tel que le conçoit l’existentialiste, s’il n’est pas définissable, c’est qu’il n’est d’abord rien. Il ne sera qu’ensuite, et il sera tel qu’il se sera fait. Ainsi, il n’y a pas de nature humaine, puisqu’il n’y a pas de Dieu pour la concevoir. L’homme est non seulement tel qu’il se conçoit, mais tel qu’il se veut, et comme il se conçoit après l’existence, comme il se veut après cet élan vers l’existence, l’homme n’est rien d’autre que ce qu’il se fait. Tel est le premier principe de l’existentialisme. C’est aussi ce qu’on appelle la subjectivité, et que l’on nous reproche sous ce nom même. »

L’absence d’un Dieu, c’est l’absence d’une nature humaine dont il serait le garant. Par là, s’effondre l’idée d’une morale ancrée en l’homme par une conscience universelle.

« L’existentialiste, au contraire, pense qu’il est très gênant que Dieu n’existe pas, car avec lui disparaît toute possibilité de trouver des valeurs dans un ciel intelligible ; il ne peut plus y avoir de bien a priori, puisqu’il n’y a pas de conscience infinie et parfaite pour le penser : il n’est écrit nulle part que le bien existe, qu’il faut être honnête, qu’il ne faut pas mentir, puisque précisément nous sommes sur un plan où il y a seulement des hommes. Dostoïevski avait écrit : ‘Si Dieu n’existait pas, tout serait permis.’ »

Dès lors, tout est derechef à inventer.

« […] si j’ai supprimé Dieu le père, il faut bien quelqu’un pour inventer les valeurs. Il faut prendre les choses comme elles sont. Et, par ailleurs, dire que nous inventons les valeurs ne signifie pas autre chose que ceci : la vie n’a pas de sens a priori. Avant que vous ne viviez, la vie, elle, n’est rien, mais c’est à vous de lui donner un sens, et la valeur n’est pas autre chose que ce sens que vous choisissez. Par là vous voyez qu’il y a possibilité de créer une communauté humaine. »

Un tel devoir de création pousse à l’action. Elle seule qui donne lieu à une vie réussie, libre et véritable. Est-il néanmoins question du bonheur dans L’existentialisme est humanisme ? Il apparaît que Sartre n’y accorde aucune importance. Sa finalité, c’est la liberté ; car elle seule est un absolu. Elle permet à l’homme de se définir tel qu’il se veut. Pourtant, nombreuses sont les expériences du quotidien qui montrent qu’à trop vouloir se libérer de sa condition, on se perd dans l’absurdité d’une existence sans repères.

« L’existentialisme n’est pas tellement un athéisme au sens où il s’épuiserait à démontrer que Dieu n’existe pas. Il déclare plutôt : même si Dieu existait, ça ne changerait rien ; voilà notre point de vue. Non pas que nous croyions que Dieu existe, mais nous pensons que le problème n’est pas celui de son existence ; il faut que l’homme se retrouve lui-même et se persuade que rien ne peut le sauver de lui-même, fût-ce une preuve valable de l’existence de Dieu. En ce sens, l’existentialisme est un optimisme, une doctrine d’action, et c’est seulement par mauvaise foi que, confondant leur propre désespoir avec le nôtre, les chrétiens peuvent nous appeler désespérés. »

Ecrire à l’auteur : loris.musumeci@leregardlibre.com

Crédit photo : © YouTube

Une réflexion sur « « L’existentialisme est un humanisme » »

  1. Tout d’abord, merci pour ce très bel article.
    Ensuite, avec une vision volontairement rationnelle ou plutôt « premier degré », j’aurais une question : Comment peut-on « se choisir, …, masculin ou féminin,… » alors que « … l’homme existe d’abord, …, et, …, se définit après. » (en entendant que nous naissons homme ou femme) ?
    Loin de cette remarque l’idée d’une critique à l’existentialisme, mais plutôt d’une curiosité pour bien cerner les propos de Sartre.

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