Rencontre avec Guillaume Gallienne, pour son nouveau film « Maryline »

Les mercredis du cinéma – Jonas Follonier

Guillaume Gallienne est un comédien et cinéaste qui s’est forgé une place de premier choix dans le paysage cinématographique français. Sociétaire de la Comédie-Française, il a été récompensé de deux Molières en 2010 et en 2011 ainsi que de quatre Césars en 2014 pour son premier film, aussi touchant qu’hilarant, Les Garçons et Guillaume, à table !. Cette année, Guillaume Gallienne livre un second long métrage puisant dans la veine dramatique, avec toujours en arrière-fond la thématique du jeu d’acteur. Rencontre à Lausanne quelques jours avant la sortie de Maryline.

Jonas Follonier : Maryline est un film sur le cinéma, sur le mutisme et sur l’alcoolisme notamment. Vous êtes-vous inspiré d’éléments réels, que vous avez vus ou vécus, pour la conception de ce film ?

Guillaume Gallienne : Ce film m’a été inspiré par une femme que j’ai rencontrée il y a quinze ans. Il s’agit d’une personne d’une grande humilité, qui m’a beaucoup touché. Elle m’a raconté sa vie. Son histoire m’a bouleversé, je la porte en moi depuis quinze ans. C’est avant tout l’histoire d’une femme qui n’a pas les mots pour se défendre et qui, malgré les humiliations et grâce à la bienveillance, va trouver son envol. J’ai choisi le cinéma et le théâtre comme un contexte, qui m’a permis d’exacerber mon propos. C’est en effet l’un des rares métiers où l’on vous dit : « Il faut tourner ici et maintenant, action ! »

Qu’est-ce qui vous a fait choisir Adeline d’Hermy, elle aussi sociétaire de la Comédie-Française, pour le rôle principal ?

J’ai rencontré Adeline lorsqu’elle est entrée à la Comédie-Française il y a six ans. Ce qui m’a d’abord impressionné chez elle, c’est l’humilité du personnage. Je pense que c’est quelque chose qui ne se compose pas. Ensuite, le film est construit comme une chronique, mais je visais le drame. Je savais qu’Adeline porterait ce drame de part en part et qu’elle tirerait le fil dramatique jusqu’au bout. Aussi, Adeline vient de la danse ; elle peut donc exprimer sans parler, et elle a l’art de s’exprimer dans le minuscule : dans un cou qui se tend, dans un mouvement d’épaule, dans une position du corps. Enfin, on sent que c’est une personne qui vient de sa campagne.

A un moment, Maryline dit : « Ça fait dix ans que j’attends ce moment. Dix ans que je reste enfermée dans mon putain de silence. Un silence à vous donner l’envie de vomir. » Avez-vous voulu montrer des liens entre le mutisme et l’alcoolisme ?

Non, car je pense que le verbe peut sauver, mais le verbe peut aussi tuer. Dans le cas de ce personnage, il se trouve que son addiction vient d’un déterminisme familial, elle vient aussi de la violence qu’elle subit dans le premier tiers du film avec un réalisateur épouvantable. Le silence qui donne envie de vomir, c’est la haine de soi que peuvent ressentir les gens qui se sentent à part, qui se sentent désaxés, désarmés. Ce sentiment d’impuissance se retourne souvent contre eux, à cause de la société, mais aussi d’eux-mêmes. Finalement, la honte qu’ils peuvent ressentir de ne pas avoir les mots, de ne pas avoir les codes, est très violente. D’où cette phrase.

Il y a un personnage magnifique, la fée bienveillante pourrait-on dire, qui est Jeanne, interprétée par Vanessa Paradis. Dans une voiture, elle dit à Maryline : « Les seuls films qui vaillent la peine sont ceux qui ont une part d’obscurité, un inconscient. » Est-ce vous qui parlez à travers elle ?

En fait, il s’agit d’un hommage que je voulais rendre à une phrase tirée d’un roman de Jun’ichirō Tanizaki, intitulé Eloge de l’ombre : « L’or n’est jamais plus beau que dans le noir. » Cette sentence a été une phrase fondatrice pour mon film. Lorsque Jeanne fait l’éloge des films avec une part d’obscurité, c’est un hommage rendu à Tanizaki (le cinéma est un prétexte pour représenter la vie en général, dans Maryline), mais c’est aussi une façon intelligente de la part du personnage incarné par Vanessa Paradis de dire que finalement, le non-dit est magnifique. C’est une manière de rassurer Maryline, de la sauver.

A la fin de votre premier long métrage, Les Garçons et Guillaume, à table !, vous déclarez à la fin de votre pièce, en vous adressant indirectement à votre mère présente dans le public : « C’est sa pudeur qui m’a donné les mots. » Le sujet de Maryline était-il donc déjà présent dans votre première réalisation ?

Dans Les Garçons et Guillaume, à table !, il s’agit de la naissance de l’acteur ; dans Maryline, c’est son parcours qui est raconté. C’est vrai que ma réflexion sur l’acteur suit une sorte de continuité avec mon deuxième film.

Enfin, j’aimerais vous questionner sur l’oralité. Vous avez une très belle voix, cet entretien le prouve. Vous avez enregistré des livres-audio de Flaubert, de Proust ou encore de Balzac. Comment envisagez-vous votre rôle de passeur ?

Je m’applique toujours davantage à être au service d’une œuvre, à véritablement plonger, qu’à ma voix en tant que telle. Je travaille dans le service public depuis vingt ans maintenant, je tiens beaucoup à cette mission de passeur. Je trouve la culture plus libre quand elle s’offre le luxe de ne pas être mercantile. Son rôle est essentiel car il s’agit du seul lieu où le brassage est inattendu, où le brassage surprend. Je suis reconnaissant de la chance que j’ai de faire partie des acteurs du service public, et je me sens redevable vis-à-vis du contribuable.

Ecrire à l’auteur : jonas.follonier@leregardlibre.com

Crédit photo : © La Croix

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