Roman Polanski – « D’après une histoire vraie »

Les mercredis du cinéma. La critique du matin – Alexandre Wälti

Certains films nécessitent un vers pour être commentés et résumés. Parce qu’ils laissent dubitatif. Parce qu’ils laissent l’étrange sensation d’une œuvre incomplète.

C’est bien l’impression dominante à la sortie du film D’après une histoire vraie de Roman Polanski, librement adapté du roman de Delphine de Vigan. La bande-annonce intriguait. Le résultat final ne satisfait qu’à moitié. C’est l’histoire de Delphine, auteur d’un roman à succès, qui est interprétée par Emmanuelle Seigner. Elle n’arrive plus à écrire et rencontre dans ce moment de doute profond une femme forte, séduisante mais aussi manipulatrice, l’actrice Eva Green. D’abord Elle, puisque c’est son surnom, est réelle et puis la confusion gagne autant Delphine que le spectateur.

« Un livre de plus et je me fends en deux »

Voilà ce que confie Delphine, au début du film, à la suite d’une épuisante séance de dédicaces. Une phrase annonciatrice qui ne dévoile pas encore le destin du personnage principal. En cela, l’intrigue tient ses promesses, même si nous devinons trop rapidement le dénouement de l’histoire.

Emanuelle Seigner et Eva Green, cela détonne. Le duo fonctionne. Là-dessus, nous ne trouvons rien à redire. Nous pensons surtout à l’excellente prestation de la première qui passe par toutes les émotions, même physiquement. Elle se transforme d’une scène à l’autre, livide puis lumineuse, à nouveau glauque puis candide et ainsi tout au long du film. Elle s’émerveille lorsqu’Elle l’encourage, elle se détruit lorsqu’Elle la menace. L’omniprésence d’Elle torture Delphine, la réjouit, la touche, l’affaiblit au fil des scènes, des mensonges, des confessions.

Il y a une tension qui s’intensifie en crescendo. Elle ressemble à la crispation inconfortable entre Ewan McGregor et Pierce Brosnan dans The Ghost Writer du même réalisateur. Mais elle ne traverse pas tout le film et c’est justement la moitié manquante de l’œuvre. Elle n’atteint jamais totalement le spectateur et se concentre presque uniquement dans les face-à-face entre Delphine et Elle. Quand Elle commence à répondre à tous les courriels de Delphine. Quand Delphine pense avoir le dessus sur Elle. On retrouve aussi la thématique du « nègre » littéraire – celui qui écrit anonymement pour un autre – dans les deux longs métrages. C’est le métier d’Elle.

Une tension à demi-convaincante

Roman Polanski réussit le tour de force de perdre le spectateur. Nous pensons notamment aux quelques personnages qui interviennent dans le quotidien de Delphine pour créer une confusion continue : l’attachée de presse de Delphine, l’archiviste de la bibliotéque du lycée Balzac où l’auteur devait donner une conférence, l’éditeur et le courriel qu’il aurait reçu, etc.

Le réalisateur maîtrise l’art des indices mensongers. Il ne manque pas de montrer des fausses pistes au spectateur, puis de les rendre vraies pour ensuite mieux les démentir, et ainsi de suite. Ce jeu est une réussite puisque nous nous égarons, par moments, autant que Delphine.

Mais le reste n’est pas totalement convaincant : l’empathie pour Delphine n’opère pas et les dialogues sont trop plats, sans tension. Le film manque de cœur pour toucher véritablement. La tension, propre à un thriller psychologique, tombe et rebondit alors qu’elle devrait tenir le spectateur en haleine tout au long du film. C’est peut-être une conception de la chose. Enfin, les placements de produits abondent et sont trop évidents. C’est presque génant.

Au final, D’après une histoire vraie de Roman Polanski est maîtrisé techniquement, mais l’empathie n’est jamais complètement suscitée pour les personnages. C’est dommage. D’où le scepticisme initial qui gâche le résultat final. Est-ce volontaire ? La question reste ouverte. Le film alterne entre scènes inintéressantes et scènes intenses. Incomplet comme un vers sans son poème.

« Pour un cœur qui s’ennuie »
Paul Verlaine

Ecrire à l’auteur : alexandrewaelti@gmail.com

Crédit photo : © Ecran Large

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