« Mise à mort du cerf sacré »

Les mercredis du cinéma – Elias Jutzet

Une opération à cœur ouvert dans un gros plan interminable qui ne donne qu’une seule envie : détourner le regard. C’est la première image que l’on voit ; elle donne parfaitement le ton pour tout ce qui va suivre. Mise à mort du cerf sacré est un film qui va vous prendre aux tripes, qui va vous mettre mal à l’aise et qui va faire de vous le témoin d’événements dérangeants que vous aimeriez n’avoir jamais vus. C’est un film intense dont les échos vont vous suivre bien au-delà de la séance.

Transplanté dans l’Amérique du XXsiècle, le long-métrage raconte une histoire de vengeance et de justice  ; rappelant dans beaucoup d’aspects les grands récits de la mythologie grecque. C’est grâce à la touche surréaliste, typique de ses précédentes réalisations, que le réalisateur grec Yorgos Lanthimos arrive à donner au récit une dimension plus grande que nature et presque mythique. On suit la famille Murphy, et en particulier le père Steven. Chirurgien brillant, qui entretient une étrange relation amicale avec un jeune homme appelé Martin, fils d’un ancien patient décédé sur sa propre table d’opération. Martin va s’immiscer doucement dans la vie familiale des Murphy au point de devenir peu à peu une présence inquiétante et menaçante. Les petites existences bien rangées vont être bouleversées dramatiquement.

Autant dans son scénario que dans sa direction d’acteurs, Lanthimos a beaucoup travaillé avec l’idée de façades et ce qu’elles cachent. Les personnages ont beau entretenir des relations amicales et des discussions normales, le ton de leur voix sonne faux. Les dialogues sont ternes et monocordes. Les mouvements, allant des simples salutations aux actes les plus intimes, semblent crispés et gênants. En apparence, tout coule, mais force est de constater que les façades sont fragiles.

De l’extérieur aucun signe n’est visible sur les maisons de cette banlieue américaine huppée ; mais dans les caves, d’horribles événements ont lieu. Le réalisateur fait apparaître des craquelures dans le vernis social de ses personnages. Tel un chasseur, il les pousse hors de leurs zones protégées et les force à exposer au grand jour leurs erreurs et leurs faiblesses.

Les plans placent les personnages comme des proies. Avec de longs et lents zooms qui rappellent le viseur d’un fusil. Avec des caméras placées derrière et au dessus des personnages à la manière d’un prédateur omniprésent, Lanthimos oblige à observer la détresse et la misère s’abattre sur les protagonistes sans donner aucune possibilité d’échappatoire. En bref, Mise à mort du cerf sacré n’est certainement pas une expérience agréable, mais une expérience forte et bouleversante comme ne peut en offrir que le cinéma.

Ecrire à l’auteur : elias_jutzet@hotmail.ch

Crédit photo : © cineserie.com

 

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