« The Florida Project », un contraste entre la joie des enfants et la réalité sociale américaine

Les mercredis du cinéma – Loris S. Musumeci

« Je vois quand les adultes ont envie de pleurer. »

C’est l’été. Moonee et Scooty, deux enfants espiègles, courent, s’appellent de loin en criant et rient de bon cœur. Ils vivent au Magic Castle Motel, à proximité du Disney World en Floride. Le décor donne plutôt à rêver : le ciel est bleu, les bâtiments pastel. Mais voici que les enfants commencent à parler et surgit une vulgarité aussi drôle qu’étonnante. Les « fuck » rythment les phrases de la petite fille de six ans, et son ami ne semble point troublé à la suivre dans ce langage. Ils aperçoivent une voiture bleue au Futureland, le motel voisin. L’occasion est idéale pour faire comprendre au nouveau locataire que les enfants veulent s’amuser, sans limites. Ils crachent aux gros mollards sur l’auto.

Mis à part un léger manque d’éducation, Moonee et Scooty paraissent des enfants normaux. Ils le sont. A ce détail près, que les mères sont très jeunes et célibataires. Celle de Moonee, Halley (Bria Vinaite), tatouée de toutes parts, fume du cannabis en chambre, nourrit sa fille au soda et à la pizza et gagne sa vie de manière douteuse juste assez pour payer son loyer à Bobby (Willem Dafoe), gardien du motel exaspéré mais attendri. En contraste avec la joie débordante de l’enfant, les services sociaux se mêleront de la situation, au risque de bouleverser la petite famille.

Attention à la victimisation et la caricature

Assurément, The Florida Project est un film dont les spectateurs sortant de la salle s’exclament sans effort : « ce fut un beau film ! » Le travail du réalisateur Sean Baker est à saluer avant tout pour sa scénographie. Les diners, magasins et panneaux publicitaires explosent de couleurs pastel, de peintures au style on ne peut plus artificiel et d’énormes décorations en carton-pâte. En somme, tout ce qu’il y a de plus écœurant dans les décors des Etats-Unis, ou de n’importe quelle périphérie occidentale aujourd’hui. Baker pose un décor réaliste, pour un sujet réaliste. Une mère « indigne », selon ses propres dires, une enfant mignonne comme tout mais sans éducation. Dans la veine du réalisme – plus communément désigné en cinéma : néoréalisme – l’œuvre porte une critique sociale.

Les deux dernières qualités évoquées peuvent en revanche traîner avec elles des défauts. Concernant l’histoire, le risque est à la victimisation de la mère. Le long-métrage tombe effectivement dans ce travers lors des scènes les plus dramatiques. Halley est alors dépeinte en victime d’un système social oppressant et injuste. Par ailleurs, les personnages incarnant l’autorité, à savoir policiers et assistants sociaux, sont impunément caricaturés.

Il ne faut tout de même pas oublier que, s’il est illusoire et hypocrite d’imaginer des mères toujours bonnes, braves, gentilles et surtout souriantes, Halley nourrit mal sa fille, lui autorise toutes les expressions les plus charmantes du jargon populaire américain, et la fait participer à ses séances de selfies quasiment nue dans la salle de bain. Du côté de la critique de la société en elle-même ainsi que de l’univers Disney, la scène du vieux pédophile parlant aux enfants du motel à l’espace pique-nique est ridicule. Si le réalisateur tenait absolument à assimiler le plus puissant producteur d’Amérique à la pédophilie, il aurait pu le faire dans un autre film.

Un film sur l’enfance

Malgré tout, il reste encore à remarquer d’autres bons points de The Florida Project. L’utilisation de la caméra à l’épaule traduit bien, d’une part, le réalisme dont se réclame l’œuvre ; d’autre part, l’effusion de vie qui en découle. Autant pour les séquences de crise que pour celles de jeu, le mouvement humain du filmage suivant les simples mouvements humains, laisse à voir une sorte d’animation de la photographie de genre humaniste. Au contraire, la caméra sur pied fixe le motel ou d’autres bâtiments miteux d’apparence féérique pour montrer la mort en eux. Et à chaque fois, les enfants courent devant ce paysage figé, rendant vie à l’image. Sean Baker possède un grand sens de la métaphore.

Enfin, outre le travail scénographique et son aspect social, le film est un tableau animé dressé en hommage à l’enfance. Toujours innocente en fin de compte ; jubilant face aux détails de l’existence, d’un insecte à un briquet, en passant par une glace à la crème ; sachant apprécier la véritable amitié ; fidèle. Que la dernière scène laisse plutôt place à un sentiment désabusé ou à une espérance, à une condamnation par l’enfance ou à une chance de salut, peu importe. The Florida Project a dit ce qu’il avait à dire, dans une œuvre plaisante et poignante.

« Tu sais pourquoi c’est mon arbre préféré ? Parce qu’il est renversé mais il continue de grandir. »

Ecrire à l’auteur : loris.musumeci@leregardlibre.com

Crédit photo : © clique.tv

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