De l’importance de la mémoire apaisée

Le Regard Libre N° 35 – Clément Guntern

La Russie a commémoré en 2017 le centenaire de la révolution d’Octobre. En 1917, les bolcheviks avaient renversé le gouvernement provisoire pour installer leur propre pouvoir. Pourtant, alors que certains se souviennent de cette date, d’autres la fêtent. La mémoire historique nécessite encore un grand travail.

La mémoire historique d’un peuple peut être détournée en un outil politique d’une grande puissance. Les exemples qui l’illustrent sont légion. La Russie a récemment commémoré en toute discrétion le centenaire de la révolution d’Octobre 1917 qui a mis au pouvoir Lénine et les bolcheviks, ouvrant la voie à plusieurs dizaines d’années de contrôle communiste sur le pays et bien au-delà. A l’occasion de cet anniversaire, un sondage a été réalisé, demandant aux Russes qui serait selon eux le meilleur dirigeant pour le pays aujourd’hui. Et la personne qui arrive en tête est Staline.

Comment s’imaginer la portée de ce résultat ? L’homme de fer qui fut responsable d’atroces purges touchant toute l’URSS ainsi que de la mort de millions de personnes serait l’homme politique préféré des Russes. Depuis sa disparition en 1953, il y eut pourtant la déstalinisation menée par Kroutchev qui tenta de liquider les crimes commis sous l’époque de Staline et qui aurait dû en finir avec son image de sauveur de la patrie. Pourtant, il n’en est rien. Il ne s’agit pas d’affirmer que les Russes sont un peuple sanguinaire ou barbare, mais bien que le travail historique pour retrouver une mémoire apaisée n’a pas été effectué.

La commémoration de criminels

La mémoire d’un peuple dont l’histoire n’a pas été étudiée et éclairée ne peut que rester sujette à toutes les interprétations et toutes les motivations politiques. Et c’est bel et bien ce qui s’est produit en Russie. Cette vision d’une période communiste qui aurait apporté le progrès et le bonheur est largement partagée. Les ancêtres de ces hommes qui participèrent au régime et à ses crimes voient leurs aïeux bardés de médailles et en éprouvent une grande fierté. L’horreur n’a pas été suffisamment racontée, et les descendants de ces hommes et femmes sont fiers de leurs ancêtres qui ont reçu les honneurs de leur pays. Ce flou sur le passé, le non-dit et les mensonges constituent le terreau de futurs troubles. Ce n’est pas en enfouissant au plus profond de l’inconscient d’un pays les événements du passé que celui-ci pourra se relever et continuer sa marche.

Dès lors, une mémoire apaisée est essentielle et nécessaire à la construction d’un pays stable et libre. Lorsqu’un pays a souffert les pires maux, il ne faut pas avoir peur des débats publics, des grandes confrontations pour parler du passé. Il ne faut pas avoir peur de mener de longues et difficiles investigations, menant à une introspection de toute la nation. Des commémorations publiques plus poussées pourraient aussi contribuer à délier les esprits. L’Etat russe n’a jamais été en mesure de proposer une telle enquête sur les crimes commis à l’époque communiste, d’ailleurs il ne l’a jamais voulu, car la révolution d’Octobre et tout le siècle qui a suivi font l’objet de toutes les interprétations.

Certains pensent que la révolution a été une « grande » chose tandis que d’autres veulent une repentance de l’Etat pour les crimes commis. Au milieu de ce débat, le gouvernement essaie actuellement de faire croire aux gens que tout le monde a raison. Les rouges et leurs bourreaux, les victimes, les blancs et les dissidents. Cette politique n’a qu’un objectif : assurer la mobilisation du peuple face aux opinions étrangères anti-russes.

Le besoin de mettre des noms

Il faut que les événements soient clairs, pas forcément pour dire de quel côté se trouve la faute ou qui a raison, mais pour être certain de qui a fait quoi. Le débat politique doit s’emparer de la question de savoir si la révolution a été un progrès ou une atrocité seulement une fois que tous les faits auront été dits. Même si dans un premier temps il ne servait à rien de raviver les douleurs, il est impératif aujourd’hui de faire ce travail d’inspection et de collecte de détails sur ce qui s’est passé.

Heureusement, cette tâche immense a commencé à être entreprise par la société civile. A l’exemple d’un simple citoyen russe qui a enquêté sur la mort de son arrière-grand-père lors des purges staliniennes et qui a permis de mettre des noms sur des personnes. Celles-ci ne sont pas forcément de grands responsables du parti, mais les juges, les soldats, les secrétaires, les hommes qui ont créé les fausses accusations. Nommer les hommes et les femmes responsables, c’est délier les consciences et éclairer d’une lumière crue le passé. Staline et ses aides n’étaient pas les seuls coupables. Il y a eu des bourreaux. Il ne sert à rien de les cacher, de dire qu’ils n’y étaient pour rien. Les victimes des purges ont-elles été tuées par des fantômes ? Indépendamment de la conviction politique, il est urgent d’ouvrir au moins un débat, au mieux un réveil des consciences et une volonté d’éclaircissement.

Egalement symptomatique de ce mal russe à la mémoire, le cas des musées. Il existe des musées de portée mondiale dans divers lieux de mémoire comme Auschwitz ou Hiroshima et pourtant, le goulag ne fait pas réellement l’objet d’un site majeur, à l’exception du site de Perm-36 qui fut depuis 1946 jusqu’en 1988 l’un des camps constituant l’archipel du goulag. Transformé en musée en 1996, il fut forcé de fermer ses portes en 2014 pour manque de financement. Toutes les solutions de partenariat avec l’Etat russe ont été écartées et l’association qui gérait le seul musée russe dédié aux camps de prisonniers politiques fut dissoute. Les journaux locaux saluaient même cette fermeture, estimant que le musée blanchissait les actes des « criminels et des traîtres » que sont, selon eux, la grande partie des prisonniers politiques qui passèrent par ce camp. Une telle attitude ne permettra jamais une réconciliation interne en Russie. Une bonne partie de la population continuera à ignorer les faits et à glorifier des criminels.

Le pays se trouve dans une impasse. Avec son refus de remuer le passé, il ne peut avancer sereinement vers le futur.

Ecrire à l’auteur : clement.guntern@leregardlibre.com

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