« Seule la terre », ou l’homosexualité dans un contexte paysan

Les mercredis du cinéma – Jonas Follonier

Johnny (Josh O’Connor) est fils de fermiers, dans le Yorkshire. Tout repose sur lui à présent, son père n’arrivant plus à se déplacer convenablement. S’occuper d’une ferme sous les reproches du paternel et sans vraiment de reconnaissance, ce n’est pas la joie. De plus, les amis de Johnny sont partis pour faire des études ; il est le seul à être resté au village. L’arrivée à la ferme d’un saisonnier roumain (Alec Secareanu) va alors tout chambouler.

Seule la Terre est une romance dramatique pas comme les autres. Il s’agit du premier long-métrage du britannique Francis Lee, fils d’agriculteurs, qui avait montré son talent avec un court-métrage sur une femme dont la ferme doit être vendue, ainsi qu’un documentaire sur son père, le dernier des paysans, dans le Yorkshire. Le réalisateur connaît donc bien l’environnement de son film, et c’est sous un mélange des genres intéressant qu’il nous livre un portrait à la fois du monde rural et de l’amour homosexuel.

Entre violence et douceur

La rudesse du monde paysan apparaît à l’écran dès les premières images : le film s’ouvre sur un plan fixe montrant une ferme où, apparemment, ce n’est pas tous les jours dimanche, puis sur un plan qui descend sur le dos d’une personne qui vomit. C’est le personnage principal. Le poids qui pèse sur ses épaules, sa solitude, le climat aride, son homosexualité cachée, tout cela est noyé dans l’alcool, tous les soirs, provoquant un cercle vicieux à force de lendemains d’hier.

La dureté de ce quotidien se manifeste notamment par les vêlages, présentés sous fond de réalisme organique comme il est peu fréquent au cinéma. En écho à ces naissances de veaux, la violence se répercute sur des scènes de sodomie avec un inconnu, dans des lieux plutôt sales, comme des toilettes ou une bétaillère. Le personnage se fait bête dans ce cinéma osé et cru, qui ne va pas sans déranger les spectateurs plus pudiques dont je fais partie.

De la douceur va être apportée par celui que Johnny appelle d’abord « le gitan », sous le mode de la moquerie, avant de se laisser charmer par sa délicatesse, son savoir-faire et sa beauté. Gheorghe, qui vient apporter de l’aide à la ferme juste le temps d’une semaine et qui est « logé » dans une moitié de caravane, ne se laisse pas avoir par la méchanceté première de Johnny. Une scène d’altercation, tête contre tête, va déclencher une complicité de tête à tête et, pourrions-nous dire, de tête à queue.

La terre homosexuelle

Heureusement, le film comme l’amour homosexuel ne se résument pas au sexe. Des minutes magnifiques sont consacrées au travail des deux hommes à l’extérieur, s’occupant des agneaux, installant des clôtures. Gheorghe, qui a fui la Roumanie – « mon pays est mort », dit-il – va ouvrir les yeux du fermier sur la beauté de son coin de terre. « C’est beau, mais c’est seul. » Peut-être hélas comme le destin de couples homosexuels. L’homosexualité est un destin, elle est inscrite dans le terreau de l’individu. Seule la terre.

Combien de cas, d’ailleurs, ce film couvre-t-il ? Nul ne le sait. Fussent-elles peu nombreuses, ces personnes méritent d’être ainsi magnifiées à l’écran. Parce qu’elles sont magnifiques. Les parents aussi, garants de leur terre et devinant l’homosexualité de leurs fils, sont incarnés par des acteurs bouleversants, Harry Lister Smith et Gemma Jones. Et puis, c’est aussi un film sur le rapport du père à son fils, deux êtres frustrés par leurs différences, comme dans toutes les familles ; un film sur le déclin du père, le père si dur, le père si sévère, le père quand même.

Une réussite dans l’ensemble

Malgré ses indéniables qualités que nous avons mentionnées, Seule la terre souffre d’une fin convenue, contenant une scène de retrouvailles un peu précipitée à laquelle on peine à croire. De plus, le film porte un regard quelque peu misérabiliste sur le monde paysan, cette situation particulière n’étant sans doute pas la règle, et la difficulté des amours entre personnes du même sexe se présentant également dans des contextes urbains.

Cela reste tout de même un beau film ; un film où la douceur est un effort pour Johnny et une nature première pour Gheorghe ; un film où le souffle du vent au-dehors se mêle aux souffles sensuels des amoureux ; un film qu’il faut aller voir car il échappe au prosélytisme habituel des idylles homosexuelles et propose, sans jugement, le tableau d’un amour sans hystérie parentale ni revendication politique.

Ecrire à l’auteur : jonas.follonier@leregardlibre.com

Crédit photo : © Agatha A. Nitecka pour Look Now!

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