« Vers la lumière » : entre perte et oubli

Les mercredis du cinéma – Hélène Lavoyer

« Rien n’est plus beau que ce que l’on a sous les yeux, et qui s’apprête à disparaître. »

Un homme entre dans un cinéma. Il place des écouteurs dans ses oreilles. « Testo, testo », dit la voix émanant des écouteurs, en japonais. Silence et obscurité. Le champ s’ouvre sur une rue japonaise. Misako Ozaki (Ayame Misaki) décrit en son for intérieur les événements qui s’y déroulent et les personnes la peuplant à l’instant. Un par un, tous passent sous le regard de la jeune femme. Et puis seule la voix. Dans une petite salle de bureau, nous retrouvons alors Misako et comprenons sa frénésie descriptive ; elle est chargée de créer le texte d’audiodescription d’un film.

Les juges de sa représentation sont tous aveugles ou malvoyants. Dans la salle, Masaya Nakamori (Masatoshi Nagase) lui décroche un vilain commentaire une fois l’heure du débat commencé. Il s’agit de l’homme suivi dans la salle de cinéma à l’aurore de la projection. Bourru, distant, dur, cet ancien photographe en colère en cache un autre, enterré dans l’ombre par une cécité croissante. Pour eux deux débute alors la recherche de lumière et de sens, de délivrance et de paix, passant pour l’un par l’acceptation de sa situation et pour l’autre par le délaissement de ses peurs.

Exposée sur différents plans – familial, professionnel et individuel –, l’histoire de Misako nous est livrée en tandem de celle de Nakamori dans la plus grande simplicité, avant de s’unir en une relation entre les deux personnages. « Calme » : ce pourrait être le mot d’ordre de la trame. Bien que discutant de thèmes difficiles, tels que la cécité, l’abandon, la folie, l’amour et le rejet, le tissage prend forme sans brusquer.

Ouverture sur le Japon

Baignés dans une diversité de paysages et de lumières, le spectateur plonge immanquablement dans la vie de la jeune Misako. Abandonnée par son père, elle voit sa mère sombrer dans l’attente d’un retour improbable. Pourtant, son œil attentif capte et s’émerveille de tout paysage, et son oreille intègre chaque son comme la plus belle des mélodies.

Nous découvrons aussi à l’écran ce Japon rêvé, mythique ; ses rues et ruelles pas si différentes des nôtres, propres, baignées d’un monde pressé tout pareillement à ici. Dans les montagnes, une nature vive et sonore, teintée d’orange ou de jaune suivant l’état de la course du soleil, avec toujours une masse épaisse de feuillage vert.

L’esthétique avant tout

Dans cette œuvre de Naomi Kawase, l’image compte plus que la surprise, plus que la parole, autant que le son. A plusieurs reprises, la caméra tremble. Des soubresauts allant à la rencontre d’une pudeur typiquement japonaise, à travers laquelle il reste possible de déceler les fragilités des personnages.

Par des jeux de lumière et des flous plus ou moins opaques, il devient possible d’entrer un instant dans ce sentiment d’instabilité et d’inconnu que ressentent, peut-être, certains malvoyants aux premiers moments. L’entremêlement d’images et d’histoires s’unit en un ensemble enchantant, grâce à une simplicité offerte sans compter, touchant de vérité nos regards pourtant habitués au grand spectacle.

Pas une larme versée

S’il y a pourtant une chose que nous regrettons, c’est de n’avoir pas eu l’occasion de verser une larme, ni de sentir le cœur se serrer réellement. La possibilité de laisser l’émotion prendre le dessus sur le travail lumineux de l’esthétique n’est pas une seule fois saisie, et même le baiser fougueux échangé entre Misako et Nakamori délivre plus d’impressions artistiques que d’émotions humaines. Ou est-ce, peut-être, l’observation toute occidentale d’un film qui d’ailleurs a rendu à quelques instants hermétique l’univers d’Hikari.

Ecrire à l’auteur : lavoyer.helene@gmail.com

Crédit photo : © Filmcoopi

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