« Wonder Wheel » : Hollywood Ending ?

Les mercredis du cinéma – Thierry Fivaz

Alors que son quarante-septième long-métrage arrive dans les salles de France et de Suisse romande, Woody Allen (82 ans) est dans la tourmente. Les faits étaient pourtant bien connus et ne datent pas d’hier. Depuis vingt-cinq ans, à chaque présentation d’un nouveau film, les casseroles du réalisateur d’Annie Hall s’animent, retentissent, puis se taisent. Si jusqu’à présent M. Allen et son proche entourage avaient réussi à contenir l’incendie, le traumatisme encore douloureux de « l’affaire Weinstein » (une affaire mise au jour par Ronan Farrow qui n’est autre que le fils du réalisateur new-yorkais) risque fort bien, en guise de réaction, de précipiter la fin de la carrière du plus prolifique réalisateur de tous les temps.

L’affaire dans laquelle est empêtré le cinéaste est complexe et faite d’enquêtes comme de contre-enquêtes. Si nous ne rappelerons pas ici les détails de l’affaire, nous pouvons dire que c’est dans un climat particulier que Wonder Wheel débute ses projections. Les débuts sont timides, les critiques mitigées ; le tout est enrobé de questionnements philosophiques tels que : « Est-il convenable d’aller voir un tel film ? », « Devons-nous distinguer l’œuvre de l’homme ? ». En ce qui nous concerne, loin de ces considérations, c’est tout simplement l’amour que l’on porte aux films du petit réalisateur new-yorkais qui nous aura poussés à aller voir ce qui sera sans doute l’épilogue d’une longue histoire.

Le rêve de Ginny

C’est au son des voix très jazzy des Mills Brothers que s’ouvre Wonder Wheel. Et aussitôt, la magie opère. Nous voilà soudainement projetés dans les années cinquante à Coney Island, petite péninsule située dans l’arrondissement de Brooklyn et célèbre pour sa plage et ses nombreux parcs d’attractions. Lieu très prisé de la middle class américaine au début du XXe siècle, c’est dans ce décor bruyant et lumineux que s’installe le récit.

Le film nous raconte l’épisode d’une vie, celle d’un été de Ginny Rannel (Kate Winslet). Ginny est une femme lunatique, sa beauté et sa jeunesse se fanent et, entre deux migraines, elle travaille comme serveuse dans un restaurant d’huîtres. Vient agrémenter ses maux de tête l’angoisse perpétuelle que son fils Richie (Jack Gore), un pyromane d’une dizaine d’années au visage d’ange, ne tue quelqu’un par ses actes incompréhensibles – mais qui en deviennent presque touchants en vertu des circonstances.

Si le film ne revient jamais sur son passé, on apprend très vite que plus jeune Ginny aspirait à devenir actrice de cinéma. Mais sans doute est-ce en raison de difficultés financières et parce qu’elle devait s’occuper de son fils (fruit d’un premier mariage raté) que, ravalant ses rêves, elle se maria à Humpty Rannel (Jim Beluschi) – tenancier d’un petit manège de chevaux à Coney Island. Si, quand il n’est pas ivre, Humpty est un mari aimant et travailleur, Ginny ne l’aime pas ; rappelant un peu Cécilia de The Purple Rose of Cairo (1985), Ginny s’évade en lisant des revues de cinéma et songe à la vie qu’elle n’a pas eue.

Or, deux éléments viennent bouleverser ce morne quotidien : le retour inattendu de la fille de Humpty, Carolina (Juno Temple) – une dispute faisait qu’elle et Humpty ne s’étaient plus vus depuis des années – et la rencontre d’un jeune maître nageur, Mickey Rubin (Justin Timberlake) – un étudiant qui se rêve écrivain. Evidemment, comme on pouvait s’y attendre, le bovarysme de Ginny va la faire tomber dans les bras du beau jeune homme. Amoureuse, retrouvant sa jeunesse et son goût pour la vie, les choses vont se compliquer quand Ginny s’apercevra que son jeune amant n’est pas indifférent aux charmes de sa belle-fille, Carolina – certains y verront une mise en abîme de la propre vie du réalisateur. Ainsi, ce triangle amoureux, sans jamais être niais, constitue l’épine dorsale de Wonder Wheel et nous n’irons pas plus loin dans notre présentation au risque d’en gâcher le dénouement.

Scènes de la vie conjugale

Il y a dans Wonder Wheel quelque chose de bergmanien, et il ne peut s’agir d’un hasard tant on connaît l’admiration que voue Woody Allen pour le cinéaste suédois. Certaines séquences, notamment la fête d’anniversaire ou les discussions entre les époux, ne sont pas sans rappeler, par leur réalisme touchant, les Scènes de la vie conjugale (1974) d’Ingmar Bergman. Si dans le cas présent on ne peut nullement parler de huis clos, les unités de lieu se font rares et, pourrait-on dire, se comptent sur les doigts de la main.

On sent ainsi que le réalisateur a tenu à centrer son attention sur la mise en scène, sur le sens de l’espace et la lumière. Un effort bienvenu auquel s’associe le talent de Vittorio Storaro (Apocalypse nowRedsThe Last Emperor), directeur de la photographie. Puisque dans Wonder Wheel l’image est particulièrement soignée, rehaussée d’un filtre coloré, elle participe à ce voyage temporel auquel nous invite le réalisateur. Si l’effet avait été garanti avec Magic in the Moonlight (2014) et Café Society (2016), nous voilà à nouveau comme Gil de Midnight in Paris (2011), transportés à travers le temps.

Femmes au bord de la crise de nerfs

Mais cette fois, ce n’est pas Ernest Hemingway ou Francis Scott Fitzgerald que le spectateur s’apprête à rencontrer, mais une femme au bord de la crise de nerfs. Ce rôle, comme dans Revolutionary Road (2008) de Sam Mendes, Kate Winslet l’interprète habilement. Particulièrement convaincante, l’actrice donne au personnage de Ginny une véritable profondeur, et l’on ne peut être qu’attendri lorsqu’on la voit, comme une jeune fille, faire des scènes de jalousie à son amant. Un amant joué par un improbable Justin Timberlake (première collaboration avec le réalisateur) qui, contre toute attente, parvient à charmer la caméra et à s’en tirer avec les honneurs. Et il en est de même pour l’ensemble de la distribution (Jim Beluschi, Juno Temple, Jack Gore) qui fait preuve d’une remarquable solidité.

Enfin, si l’humour, les réflexions philosophiques et la magie figurent des constantes transcendantes de l’univers allenien, il n’en demeure pas moins qu’avec Wonder Wheel l’humour se fait davantage grinçant ; acide. Ainsi, plus ironique que jamais, c’est entre les concertos des limonaires, des éclats de rire, des tirs à la carabine et autres odeurs de barbe à papa que s’échafaude la tragédie. Le contraste en est d’autant plus fulgurant et nous rappelle que certains intérieurs recelent des abîmes de tristesse et de désespoir. Et il en est de même de l’emballage philosophique auquel M. Allen nous avait habitués ; loin de Crimes and Misdemeanors (1989) ou encore Match point (2005), le réalisateur se fait davantage conteur que névrosé en séance de psychanalyse.

Quelque part, la réflexion se fait ici hors champ ; puisque c’est avant tout une histoire que nous livre le réalisateur. Si celle-ci, heureusement, évite la lourdeur, la fresque dressée par le réalisateur n’en est pas moins touchante et se fait parfois même drôle. Quant à la magie de Woody Allen, si elle n’était pas véritablement présente dans ce long-métrage, encore une fois, elle a opéré ; en effet, à la sortie de la séance, il nous semblait que nous aussi, nous avions été à Coney Island. Profitons, car il s’agissait peut-être là du dernier tour.

Ecrire à l’auteur : thierry.fivaz@me.com

Crédit photo : © Frenetic Films

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