Fabrice Hadjadj, un penseur du sexe et de l’écologie intégrale

Le Regard Libre N° spécial « Ecologie : pour un revirement intégral » – Loris S. Musumeci

Fabrice Hadjadj est connu comme le philosophe juif au nom arabe et de confession catholique. Auteur de nombreux essais et œuvres littéraires, le penseur dirige également l’Institut Philanthropos à Fribourg. Il s’intéresse depuis quelques années à l’écologie, thème auquel il est parvenu par le biais de réflexions sur la chair, la sexualité et la famille. Rencontre.

Loris S. Musumeci : Quel sens placez-vous derrière le mot « écologie » ?

Fabrice Hadjadj : Le mot « écologie » peut recevoir des acceptions très variées. A l’origine, c’est un terme forgé par le scientifique Hæckel. Celui-ci fonde une discipline où il ne s’agit plus de penser un être vivant en lui-même, mais dans sa dépendance à un environnement ; et même de considérer plusieurs êtres vivants dans leur interdépendance. L’écologie est une science des relations entre les êtres vivants. Dans ce sens-là, l’écologie est d’abord une discipline scientifique.

Pouvez-vous développer la notion d’interdépendance ?

Une phrase assez célèbre dit que si la marine anglaise est si forte, c’est grâce aux chats. En effet, les chats chassent les souris, qui elles-mêmes chassent des insectes pollinisateurs, lesquels en butinant permettent à l’herbe d’être plus verte. Les vaches en mangent et engraissent. Ce qui donne de la bonne viande, qui renforce les braves garçons s’engageant dans la marine. Par ailleurs, ces hommes laissent leurs femmes seules, qui pour se consoler prendront un chat. Voilà un écosystème parfait. Il ne faut cependant pas oublier que la vraie écologie scientifique ne nous parle pas de pure harmonie. L’écosystème est un équilibre, certes, mais dynamique. Il serait donc faux de croire qu’il demeure toujours dans un état stable.

Ce niveau-là d’écologie implique-t-il un militantisme ?

Absolument pas. Par la science de l’écologie, nous avons affaire à une observation, à un travail réalisé de manière moderne, c’est-à-dire par un spectateur détaché. On pourrait imaginer un écologue qui ne serait pas écologiste.

Quels autres aspects l’écologie englobe-t-elle ?

Il y a l’écologie politique, constituée de la défense de l’environnement et des animaux. L’écologie politique est une vraie nébuleuse constituée de différents types de mouvements. Certains d’entre eux adoptent un caractère néo-malthusien : il y a trop d’hommes sur la Terre, ce qui a un impact néfaste sur l’environnement, il faudrait donc cesser de faire des enfants, et ainsi de suite. L’une des formes profondes de cette écologie politique est en lien étroit avec le néo-paganisme. Elle érige notre planète quasiment en divinité et prône un certain « retour à la nature » ; s’ajoute à cette idéologie une critique aigue du christianisme.

En quoi le christianisme représenterait-il un ennemi pour ce type d’écologie politique ? 

Dieu a demandé à l’homme de soumettre la Terre. Déjà dans le livre de la Genèse, on pourrait lire l’idée d’une souveraineté humaine despotique sur la Création, d’autant que l’homme, doué d’intelligence, a la capacité d’exploitation sur cette dernière. Face à une telle interprétation, l’écologisme s’est érigé en ennemi du christianisme, qui est jugé trop anthropocentriste. Il est vrai que beaucoup de catholiques ont contribué au productivisme, avec le projet de nourrir les affamés en augmentant la productivité par tous les moyens possibles. Ils ont sincèrement cru que l’homme était doté du pouvoir démiurgique de faire pousser l’herbe en tirant dessus. Mais toujours pour l’amour du prochain !

Que dire de l’action des industriels catholiques ?

De toute évidence, ils ont fait preuve d’inconscience. Les questions environnementales n’étaient pas aussi nettes qu’elles apparaissent aujourd’hui. De nombreux agronomes qui étaient du côté de l’Inra (Institut national de la recherche agronomique) en défendant l’agriculture conventionnelle sont désormais partisans de l’agroécologie. Néanmoins, il est certain que le christianisme a pu être anti-écologique ; comme l’écologisme, anti-chrétien.

Le colonialisme et son opération de conversion des animistes au christianisme contribuent sans doute également à l’opposition apparente entre christianisme et écologisme.

Exactement. Cela alimente l’idée que les religions animistes étaient plus respectueuses de la nature. Le film Avatar, d’ailleurs, porte encore aujourd’hui cette pensée, tout en tombant dans le paradoxe d’utiliser les effets spéciaux les plus technologiques qui soient pour représenter un peuple pur en harmonie parfaite avec la nature. Au contraire, les recherches archéologiques montrent que les Maoris ont détruit les restes de la mégafaune australienne, ou que la civilisation de l’île de Pâques s’est éteinte à cause d’un désastre écologique provoqué par les hommes.

Observez-vous d’autres causes qui nourriraient le désir d’un retour à la nature ?

En réalité, ce phantasme est ordonné par le monde hyper-artificiel et technologique dans lequel nous vivons. C’est celui qui n’a pas vécu comme un chasseur-cueilleur du paléolithique qui peut rêver une nature où tous les animaux se tiendraient par la main. A partir de là, on remarque dans les courants écologiques une posture post-technologique, qui naît en réaction au « technologisme ».

Venons-en à l’expression d’ « écologie intégrale ». D’où vient-elle et que révèle-t-elle de ses adeptes ?

Dès les premiers signes de la crise environnementale, des penseurs chrétiens ont jugé nécessaire d’adopter une pensée sur l’écologie, en se distançant toutefois de l’écologisme politique. Au début, on a parlé notamment d’« écologie humaine ». Ensuite, on a imité l’attitude de Jacques Maritain face à l’humanisme, idéologie se voulant au principe plutôt anti-chrétienne. Celui-ci a fait sien un certain humanisme en le baptisant de l’adjectif « intégral » : « humanisme intégral ».

Comment le pape en arrive-t-il à parler d’écologie intégrale dans son encyclique Loué sois-tu ?

Après Maritain, le Saint-Père assume le terme « intégral » en le liant à l’écologie de manière tout à fait naturelle et en y joignant deux significations bien précises. Cet adjectif apporte premièrement une nuance corrective par rapport à l’écologisme politique. Secondement, il a aussi un sens extensif, qui prend en considération les liens entre matériel et spirituel, entre créature et Créateur, entre monde blessé et Rédempteur. Tout est lié. Le fondement même de la liaison universelle des choses entre elles, c’est le fait qu’elles sont créées et sauvées par la Trinité, cette dernière étant un Dieu qui dans son unité même est communion de personnes diverses. On peut parler par conséquent d’une biodiversité divine. Le Fils n’est effectivement pas quelque chose d’autre vis-à-vis du Père, mais bien quelqu’un d’autre ; « non est alius, sed aliud ».

Qu’apporte à l’Eglise l’écologie intégrale ?

Telle qu’elle est pensée dans Loué sois-tu, l’écologie intégrale refonde l’idée d’une écologie dans le mystère trinitaire, repense l’eucharistie dans une dimension cosmique qui assume le pain et le vin ainsi que l’environnement végétal comme animal qui les entoure. En outre, le désastre écologique peut se penser comme lié à un désastre social : ce n’est pas le nombre d’êtres humains qui pose problème, mais les injustices entre eux. Au bout du compte, le pape François critique le paradigme technocratique.

Et vous, personnellement, sous quel sens entendez-vous l’écologie ?

Ma conception de l’écologie assume les autres sens évoqués précédemment ; autant l’aspect théologique que social ou politique, et même l’aspect scientifique. En tant que philosophe, je suis intéressé par la manière que j’ai eue de rencontrer le sujet écologique à partir des questions de la chair, de l’animalité de l’homme et de sa sexualité.

Vous êtes donc arrivé à l’écologie par le sexe.

Absolument, en tant que le sexe est constitutif de l’oikos. Ce terme que nous retrouvons dans l’étymologie d’« éco-logie » signifie le foyer ou la maisonnée chez Aristote. Sous cette signification, le philosophe entend aussi la famille comme lieu de production, les parents devant nourrir leurs enfants. Pour moi, l’écologie est un discours sur la famille, l’économie, donc la modalité de production des richesses.

Quel rapport érigez-vous entre la famille et l’écologie comprise de manière commune ?

La famille est le premier lieu où la nature se donne à l’homme. C’est par notre propre animalité et notre sexualité que nous vivons la nature. C’est pourquoi je ne comprends pas l’écologiste qui tiendrait un discours clamant qu’il ne faut pas avoir d’enfant pour préserver la nature. Cela n’a aucun sens, puisque la nature en l’homme consiste justement à avoir des enfants. Je tiens par ailleurs à resituer l’homme parmi les vivants en affirmant que la spiritualité humaine s’appuie sur son animalité. A partir de là, l’être humain s’inscrit dans un lien aux autres animaux, et la famille comme oikos où s’articulent nature et culture.

Cela fait de vous un défenseur atypique de la famille. 

Je me distingue effectivement d’une défense de la famille en apesanteur, qui se retrouve dans les milieux cathos où l’on voudrait la sauver au nom de l’amour et des valeurs. Si l’on veut vraiment sauver la famille, il faut rétablir sa nature en tant que lieu de production.

Pour revenir à l’écologie à proprement parler, quels extrêmes en constatez-vous de nos jours ?

Avant tout, je critiquerais une certaine écologie qui a tendance à penser l’homme en concurrence avec le reste de la nature et des animaux, alors que l’homme fait aussi partie de l’environnement, avec sa propre biodiversité. Ensuite, je m’opposerais à un écologisme utilitariste qui encourage les actions respectueuses de l’environnement seulement si cela s’avère utile à l’homme. Enfin, la posture technologiste me paraît tout autant problématique. Celle-ci voudrait voir le salut de l’humanité dans les Greentech. Elle provoque en plus, de manière assez sournoise, un transhumanisme exacerbé. Par les technologies vertes, l’homme pourrait à long terme cesser d’accomplir des actions naturelles comme se nourrir ou se reproduire. Pourquoi ne pas imaginer un panneau solaire sur la tête d’êtres humains auxquels l’estomac aurait été remplacé par un mécanisme technologique ? Cela pourrait se faire au nom de la préservation de la nature. Dès lors nous ne serions plus seulement des bobos, mais des bobobos : des « bourgeois-bohèmes-robots ».

En quoi les deux premières idéologies vous posent-elles problème ?

La première ne prend pas en compte que l’homme est le seul être vivant à posséder une intelligence contemplative. C’est ce qui lui permet d’accueillir les autres formes de vivant en les étudiant, les élevant, etc. Il y a dans l’espèce humaine plusieurs spécialistes des singes ou de la reproduction des mouches, mais combien de singes sont-ils experts de l’homme ou combien de mouches s’intéressent-elles au mode de reproduction humain ? La biodiversité n’a de sens que pour l’homme. L’écologie utilitariste, quant à elle, commet l’erreur de croire qu’on élève des animaux pour manger de la viande. On pourrait dire cependant que l’on mange de la viande pour élever des animaux. En réalité, manger de la viande est un acte de survie. En revanche, élever un animal est acte proprement humain, où l’homme exerce une seigneurie à l’image du Créateur et du Rédempteur. C’est-à-dire qu’il prend soin de ce qui n’est pas lui. De ce point de vue-là, la logique utilitaire est bafouée. Non, l’homme ne vit pas que pour assurer son autoconservation.

Concernant la technologie, quelle posture adoptez-vous ?

Je me suis rendu compte, au fur et à mesure de ma réflexion, que ma critique de la technologie visait à sauver la technique. C’est-à-dire à préserver des savoir-faire manuels, impliquant le corps ; où l’intelligence marche avec le corps, où la rationalité et l’animalité de l’homme sont parfaitement conjointes dans le travail d’une matière donnée par la nature. Pour moi, la technique n’est en aucun cas ennemie de l’écologie : elle est au contraire son lieu éminent.

Etes-vous nostalgique ?

Non, je tiens d’ailleurs à préciser que si je critique des excès de la technologie, loin de moi l’idée de bannir toute technologie. Elle est bonne dans la mesure où elle n’est pas une fin en soi. Néanmoins, il faut rappeler que c’est tout de même un certain sentiment nostalgique qui pousse notre société à se remettre en question sur son mode de vie. En cela, la nostalgie pourrait être un premier moteur d’innovation. Aussi, en opposition à une nostalgie stérile, il existe une nostalgie dans le désir du nostos, du retour. Elle anime Ulysse dans toute l’Odyssée.

Ecrire à l’auteur : loris.musumeci@leregardlibre.com

Crédit photo : © Famille Chrétienne

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