Un fan de Thiéfaine sur les planches

Le Regard Libre N° 36 – Jonas Follonier

La pièce J’arriverai par l’ascenseur de 22h43 propose un monologue comme on en voit peu, où le comédien vaudois Philippe Soltermann rend hommage au chanteur Hubert-Félix Thiéfaine et interroge le rapport fan à idole. Neuf représentations ont eu lieu en Suisse romande en janvier-février. Le Regard Libre a assisté à une supplémentaire au Théâtre du Crochetan, à Monthey, le 3 février dernier. Notre article grand format.

« J’arriverai par l’ascenseur de 22h43 / En provenance de Babylone / Je ne connaîtrai rien de tes habitudes / Il se peut même que tu sois décédée / Mais je demanderai ta main pour la couper. » Ces paroles aussi mystérieuses qu’hilarantes, tirées du premier album d’Hubert-Félix Thiéfaine, ont désarçonné plus d’un adolescent des années septante et quatre-vingt. Certains s’en sont dès lors méfiés ; d’autres, au contraire, sont entrés par là même dans l’univers de celui qui s’avèrera être le plus grand rockeur-poète de France.

C’est le cas du comédien Philippe Soltermann, natif de Pully. Le Vaudois découvre Thiéfaine à l’âge de douze ans, lorsque son ami Mario – « il était marrant, un temps ; maintenant, il est comptable à l’Etat de Vaud » – écoute l’album Tout corps branché sur le secteur étant appelé à s’émouvoir. Les paroles de L’ascenseur de 22h43 le laissent pantois mais curieux de cette déviante bizarrerie. Philippe quémande alors la cassette à son copain Mario et, pour le meilleur et pour le pire, attrape le virus Thiéfaine.

Un spectacle sur le rapport fan à idole

C’est cette histoire depuis son commencement que raconte Philippe Soltermann dans son monologue J’arriverai par l’ascenseur de 22h43, sous-titré Chroniques d’un fan de Thiéfaine. Ce fan que le comédien incarne est montré sous ses aspects touchants, mais aussi dans ses revers plus excessifs et ridicules, qui ne correspondent pas au fan qu’est vraiment Philippe Soltermann. « Dans la vraie vie, je ne possède pas de T-shirt à l’effigie du chanteur », nous dit le comédien dans un entretien après le spectacle. Ce qui n’empêche pas que durant les concerts, à la manière des vrais fans purs et durs, « il chante a tue-tête la mélodie de La Fille du coupeur de joints pour rappeler Thiéfaine sur scène », note avec humour Lorenzo Malaguerra, directeur du Théâtre du Crochetan, qui a signé la mise en scène – c’est leur première collaboration.

Les deux hommes ont travaillé durant un an pour aboutir à la forme finale de la pièce, le monologue permettant de faire de nombreuses répétitions par petites périodes. « Le travail a donc muri tranquillement », explique le metteur en scène. Philippe Soltermann a pu compter sur le soutien de la maison de production du chanteur lui-même, qui leur a laissé carte blanche. « Beaucoup de créations ont été faites sur Thiéfaine sans que celui-ci ne soit mis au courant, alors que dans notre cas, nous avons demandé à la maison de production », explique le comédien. Sur le dossier de présentation distribué aux spectateurs, Hubert-Félix Thiéfaine figure d’ailleurs lui-même dans les remerciements. A-t-il assisté à une représentation ? « Il va découvrir la pièce sous la forme d’une captation vidéo », nous répond Philippe Soltermann.

Entre désespoir et rire général

La mise en scène de Lorenzo Malaguerra est sobre, mais sombre. Elle suit le monologue dans l’évolution de son énergie. La dernière partie du spectacle, qui laisse place à la musique de Thiéfaine par un titre live exceptionnel, assure à la dimension musicale une puissance qu’elle n’aurait pas eue si elle s’était étalée sur toute la pièce. Le texte, signé par le comédien, oscille entre un langage populaire et des références aux paroles du chanteur, avec un effet comique très réussi. En témoigne une scène où le personnage explique à quel point il est difficile de placer une phrase de Thiéfaine dans une discussion courante, alors même que la phrase en question traduit l’étât d’âme du fan. « Comment ça va ? – Eh bien, il n’y a plus de mur de Berlin pour justifier ma honte. » Un moment très drôle de la pièce, où les exemples loufoques s’enchaînent.

Autre dimension comique du monologue, le coup porté aux journalistes, qui ont longtemps snobé Hubert-Félix Thiéfaine, jusqu’en 2012, année où il obtient deux Victoires de la musique. On sent un Soltermann très critique envers les journalistes pseudo-musicaux, plus portés par le « moi, je » que par une réelle analyse musicale. Certains, dans le public, ont trouvé cette scène trop longue. D’autres ont apprécié, et j’en fais partie. « C’est marrant, tous les journalistes me disent qu’ils ont adoré ce moment, parce qu’ils reconnaissent leurs collègues, mais ce ne sont jamais eux ! », nous lance le comédien en toute taquinerie.

Dans cette pièce, l’humour côtoie le spleen, un spleen très noir, un spleen thiéfainien de bout en bout. Pourtant, Soltermann fait dire à son personnage : « Thiéfaine est pour moi ce que devient Œdipe mort : un Dieu protecteur. » Nous avons demandé au comédien en quoi il est rassurant d’écouter un chanteur de la mélancolie et du désespoir. « Il y a effectivement cette dimension de poésie noire chez Thiéfaine, mais on oublie souvent que son œuvre est aussi truffée d’humour. Un humour absurde, pas « tarte à la crème », ce qui permet de transcender le quotidien. La phrase « Je me crèverais bien les yeux, mais j’ai déjà vendu mon corps à la science » me fait bidonner par exemple. »

Un spectacle pour tout un chacun

Ce genre de formules a l’art d’attirer un public très large. Dans la salle du Crochetan, retraités, quadragénaires et jeunes adultes se réunissaient pour assister à ce genre de théâtre peu habituel. « J’ai vu beaucoup de personnes qui ne viennent pas aux spectacles d’habitude et qui sont donc venus pour la pièce en tant que telle », commente Lorenzo Malaguerra. « Il y a des fans de Thiéfaine, des gens simplement curieux ; on trouve vraiment de tout dans le public. Et il y a un réseau de salles qui permet à ce genre d’événements d’exister. » Ce n’est d’ailleurs pas seulement le Valais qui s’est déplacé : « ce soir, certains sont venus depuis le Nord de la France », se réjouit Philippe Soltermann.

Au juste, est-ce que le metteur en scène connaissait aussi Thiéfaine avant de travailler sur ce spectacle ? « C’est quand Philippe m’a emmené à l’un de ses concerts que je l’ai vraiment découvert. A ce moment-là, j’ai compris que c’était du très haut niveau. Thiéfaine a une précision impressionnante, des musiciens excellents et une musique très engagée. » Philippe Soltermann le rejoint : « Il y a une très grande exigence chez Thiéfaine, qui se lit d’abord sur le travail des textes, mais aussi sur les arrangements des morceaux en live ou sur la manière de monter la scénographie d’un spectacle. C’est aussi pour cela qu’il dure depuis si longtemps ! »

Les carrières des deux messieurs que nous avons rencontrés se destinent elles aussi à durer, à en juger par l’œuvre qu’ils nous ont présentée. Point essentiel de cette soirée : on ne peut pas hiérachiser les albums d’Hubert-Félix Thiéfaine. Quand même, Soltermann n’en aurait-il pas un qu’il préfère ? « Le prochain qui sortira. » Nous ne pouvons que le rejoindre, car si cet album suit la lignée des deux précédents, Suppléments de mensonge et Stratégie de l’inespoir, il y a de quoi se réjouir. Ad orgasmum aeternum.

Ecrire à l’auteur : jonas.follonier@leregardlibre.com

Crédit photo : © Mehdi Benkler

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